— Et où vont-ils nous conduire ?
— Moi, pas connaître. Y en a pirates beaucoup méchants ; fini, tout ! fini, tout !
Il n’y avait évidemment rien à tirer de cet infortuné Chinois. Yves s’abandonna donc tout entier à d’amères réflexions et n’en fut distrait que par ce qui se passait sur la jonque.
Le partage des dépouilles terminé, les pirates avaient rejoint leurs petits sampans, le chef seul était resté à bord. Après une conversation assez longue avec son second, il s’approcha de l’endroit où gisaient les matelots chinois. Il prononça d’une voix de commandement quelques brèves paroles, et, à la grande surprise d’Yves, on commença à débarrasser les prisonniers de leurs liens. Ceux-ci, étirant leurs membres endoloris, firent de grandes génuflexions en actions de grâces devant leur ennemi devenu libérateur, et, courant à l’autel de Bouddha, allumèrent des papiers dorés qu’ils jetaient tout enflammés dans le fleuve, en signe de reconnaissance envers les dieux.
— Mon tour va venir, pensait Yves. Quelle alerte ! espérons que j’en serai quitte pour la peur et ma malle volée.
Mais il se trompait cruellement. Sur un signe du chef, deux hommes le saisirent, et le jetèrent au fond d’un grand sampan, sous la paillotte duquel on avait déjà entassé des caisses de marchandises et divers objets précieux provenant du pillage de la jonque. Le Chinois, toujours ligotté, vint l’y rejoindre un instant après ; puis ceux des pirates qui montaient les petits sampans abandonnèrent la jonque, et, pour s’éloigner au plus vite de parages trop fréquentés, s’enfoncèrent dans l’un des nombreux arroyos qui sillonnent cette partie du delta.
A mesure que la matinée s’avançait, la chaleur, les moustiques, la gêne causée par les liens, la soif, devenaient pour les captifs une source de réelles souffrances. Vers midi, leur situation était presque intolérable. Yves, à force d’insistance auprès de ses gardiens, finit par obtenir d’être conduit auprès du chef. Dans un discours habile et véhément à la fois, il lui fit craindre d’abord des représailles terribles de la part des Français, et ensuite, lui laissa entrevoir l’espoir d’une riche rançon, s’il traitait bien ses prisonniers. Le pirate l’écouta en silence, clignant ses petits yeux mauvais d’un air insolent ; pourtant, il se dit sans doute qu’il pouvait y avoir beaucoup de vrai dans tout cela, et, toute réflexion faite, il donna l’ordre de délier ses victimes, et leur fit apporter du riz, du thé et quelques fruits.
Yves, pensant avec raison que cet homme n’avait pas d’intérêt à les empoisonner, au contraire, ne fit aucune difficulté de partager avec le Chinois ce frugal repas. A peine était-il terminé que l’on posa devant eux des tablettes et des pinceaux avec de l’encre de Chine délayée dans un godet carré, et le chef leur expliqua très nettement qu’il voulait avoir un engagement écrit et signé de leur main pour l’énorme rançon de dix mille piastres chacun. Le Chinois, avec un lamentable gémissement, repoussa les tablettes ; mais Yves, le prenant à part, lui fit comprendre que la première, l’unique chose à faire en ce moment, était de garder la vie sauve.
On posa devant eux des tablettes et des pinceaux.