Le repas, très nombreux, a lieu dans une maison de modeste apparence, mais décorée pour la circonstance avec un grand luxe de fleurs et de draperies blanches et rouges. Deux longues tables, brillamment éclairées, sont chargées des mets les plus appétissants, et la dimension des gâteaux bretons fait ouvrir de grands yeux de convoitise à la jeune partie de l’assistance. On se dit, entre voisins de table, que c’est M. Kerhélo qui s’est chargé des frais de la noce et qu’il a bien fait les choses.

Au dessert, un peu avant le champagne, Yves se leva. Un profond silence s’établit aussitôt, et, d’une voix distincte, malgré l’émotion contenue qui la faisait un peu trembler au début, il prononça les paroles suivantes :

Mes chers parents et amis,

Bien des années se sont écoulés depuis le jour où je franchissais le seuil de cette maison, entre ma mère désolée et ma sœur orpheline. La mort de mon père nous avait réduits à la plus noire misère, puisque, pour payer ce que nous devions, il avait fallu tout vendre. Ma sœur s’en souvient, je lui dis : « Ne pleure pas, Corentine, quand je serai grand, je deviendrai riche, je rachèterai tout : la maison, les meubles et l’armoire de mariage de notre mère. » L’armoire ! la voici, — il l’indiqua de la main, — j’ai eu la bonne chance de la retrouver dans le village ; demain, elle sera portée chez Mme Yvonne Le Pennec (et il sourit à la jeune mariée). La maison : nous venons de célébrer sous son toit l’heureuse fête qui fait entrer mon plus cher ami dans ma famille. Elle m’appartient depuis hier, M. Quinio, son propriétaire, ayant bien voulu me la vendre, ce dont je le remercie.

Avec l’assentiment de ma femme, de ma sœur, de mes enfants, j’en fais le don à la commune de Fouesnant, à condition qu’elle serve à loger gratuitement une veuve chargée d’enfants orphelins dont le père aura péri en mer.

La Providence a béni mes efforts et mon travail, je reviens dans mon pays riche et heureux. Je veux, avant de le quitter pour retourner dans cette nouvelle France, devenue ma patrie d’adoption, laisser ici un souvenir durable d’Yves Kerhélo ; ce nom-là rappellera aux enfants du pays que : A cœur vaillant rien d’impossible !

FIN

Paris. — E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac.