— Te souviens-tu, Alain, dit un soir le riche négociant à son ami, te souviens-tu du jour où tu m’as dit adieu à bord de la Belle-Yvonne ?

— Si je m’en souviens ! Ah ! nous n’étions pas fiers tous les deux ! et j’ai pleuré de bon cœur en voyant ton petit bateau disparaître derrière Trévignon. Il me semblait que jamais plus je ne te reverrais.

— Et moi donc ! qui partais du pays sans un sou dans ma poche, sans pouvoir me dire : j’y reviendrai quelque jour.

— Et maintenant, te voilà marié, père de famille, gros commerçant…

— Et toi, tout près de devenir premier maître, et sûr d’un petit ruban rouge sur la poitrine un jour ou l’autre. A cœur vaillant rien d’impossible !… J’ai lu cela quelque part et m’en suis toujours souvenu.

— C’est vrai, Yves. A cœur vaillant rien d’impossible !

— Avec l’aide d’en haut ! ajouta gravement Mme Kerhélo.

ÉPILOGUE

Les cloches tintent, sonnent, carillonnent dans le clocher de Fouesnant. Cette fois c’est pour un mariage. Voici le cortège qui s’avance en bon ordre sous les rayons d’un brillant soleil de juin.

Le marié, un bel homme dans la force de l’âge, porte avec aisance l’uniforme des premiers maîtres de la marine. La mariée, jolie blonde aux yeux bleus, à l’air raisonnable et gracieux, paraît très fière de s’appuyer à son bras ; ils ont signé sur le registre à la sacristie : Alain Le Pennec et Yvonne Le Bihan. Derrière eux, nous voyons défiler une longue suite de visages connus : la mère de la mariée d’abord, Corentine Le Bihan, née Kerhélo, institutrice en titre à Fouesnant, mariée à M. Le Bihan, clerc de notaire, fort honorablement posé dans le pays. Elle donne le bras au père Le Pennec, tout blanc de barbe et de cheveux, mais encore bien tourné dans sa robuste vieillesse. Elle a gardé ses beaux yeux et sa physionomie grave et douce, Corentine, et c’est plaisir de la voir si heureuse et si prospère. Derrière elle, Yves, M. Kerhélo, sert de chevalier à la sœur du marié, une belle Bretonne, dont la taille élégante fait ressortir le splendide costume des Fouesnantaises. Mme Kerhélo, richement vêtue, vient ensuite au bras d’un lieutenant de vaisseau qui a bien voulu accepter d’être le témoin d’Alain. Ses fils ont trouvé dans le joli troupeau des cousines de tout degré, des partenaires assorties à leur âge et Corentine, le bijou de la noce, tout pimpante au milieu d’un froufrou de soie crème et de dentelles, prend des airs d’importance tant elle est ravie de son garçon d’honneur, un joli lycéen de quinze ans, fils de M. Le Bihan.