Paul Treanor (Pays-Bas) gère sur son site personnel une section consacrée à l'avenir des langues européennes. Il n'a pas de bons souvenirs. "Je ne me fais aucune illusion sur l'internet. Il ne me vient à l'esprit aucune exception à citer." Son pire souvenir: "La pire chose que j'aie vue sur l'internet est le fait que des milliers de personnes aient ajouté le logo de la radio B92 de Belgrade sur leur site, sans se poser de questions sur la nature de cette radio ni sur la politique qu'elle représentait. En fait cette radio émettait déjà d'un avion de l'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord). La campagne menée montre combien il est facile de manipuler le public de ce nouveau médium."

Zina Tucsnak (Nancy) est ingénieur d'études en informatique à l'ATILF (Analyse et traitements informatiques du lexique français). "Mon meilleur souvenir est lié à la mise en oeuvre d'un serveur qui permet la lecture de son courrier depuis n'importe quel ordinateur muni d'une connexion internet. Le principe d'un tel serveur existait déjà, surtout sur des grandes sites américains. Mais rien ne remplace la sensation du devoir accompli." Son pire souvenir: "Ce sont les CV bidons, publiés sur des pages personnelles. Surtout quand les auteurs s'appropient des réalisations ou des activités qu'ils n'effectuent pas. Mais cela ouvre un débat plus large sur la répression des fraudes sur internet."

19.9. Les professeurs et l'internet

Richard Chotin (Paris) est professeur à l'Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille. Son pire souvenir: "C'est lorsque j'ai découvert qu'il me faudrait plusieurs vies pour tenter d'épuiser les possibilités de l'outil. Quand j'ai compris que je n'y arriverais pas, je me suis remis à lire Le mythe de Sisyphe d'Albert Camus afin de ne pas sombrer dans une mélancolie maniaco-dépressive due à l'absurdité de la situation."

Maria Victoria Marinetti (Annecy) est professeur d'espagnol en entreprise et traductrice. Ses bons souvenirs: "Le fait que je puisse communiquer avec ma famille et mes amis partout dans le monde." Ses mauvais souvenirs: "Quelquefois ça ne marche pas, c'est lent, imprécis, l'information est énorme et peu structurée, et en plus c'est très cher (en France, ndlr)."

Patrick Rebollar (Tokyo) est professeur de littérature française dans des universités japonaises, créateur d'un site web de recherches et activités littéraires, et modérateur de la liste de diffusion LITOR (littérature et ordinateur). Ses meilleurs souvenirs sont liés à "l'écoute de radios françaises. Dès qu'elle a été possible, en 1997, puis améliorée jusqu'à aujourd'hui, elle m'a permis de rester en contact étroit avec l'actualité culturelle et politique françaises. De même, la possibilité d'acheter des livres et des disques, et d'être livré dans des délais raisonnables à des prix normaux."

Henri Slettenhaar (Genève) est professeur en technologies de la communication à la Webster University. Son meilleur souvenir: "La vision d'images venant directement de l'espace, et particulièrement de Jupiter." Son pire souvenir: "La surcharge d'information. Je suis submergé par toutes ces informations et je ne dispose pas encore des outils qui me permettraient de ne trouver que ce que je cherche."

Russon Wooldridge (Toronto) est professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto et créateur de ressources littéraires librement accessibles en ligne. Son meilleur souvenir: "Une lettre que j'ai reçue par courriel à propos de mon site sur le Dictionnaire de l'Académie française. Je la cite intégralement: 'Sujet: 'Bravo! mais encore un effort'. Bonjour, je m'appelle Sophie, j'ai 10 ans, et je suis contente de trouver un dictionnaire sur internet. Mais je voudrais tout trouver, j'ai un exposé à faire sur la Fête du travail (1er mai) et ma requête n'a pas abouti… L'on voudrait tout trouver… Merci encore. Sophie'."

Son pire souvenir: "Voyons… (j'ai tendance à évacuer les mauvais souvenirs). Je pense ne pas avoir vraiment de 'pire souvenir' en fait. Disons plutôt quelques déceptions quand je donne à X, Y et Z (et à d'autres) et que X, Y et Z ne donnent rien en retour. Je connais pas mal de 'chercheurs' carriéristes. Stoïque et un peu cynique, j'observe d'un oeil désabusé, mais quand même dégoûté, le détournement mercantile de matériaux créés en premier lieu dans le but de les mettre librement en ligne (un cas particulier est documenté sur le site du Projet d'informatisation du Dictionnaire de l'Académie française). La nature humaine est partout la même: la soif de pouvoir chez certains vs. le partage et le pouvoir individuel."

Ce livre vient toutefois de montrer que nombreux sont ceux qui pratiquent le partage et le pouvoir individuel. Le tout est qu'ils puissent continuer de résister à la soif de pouvoir de certains.