En quoi consiste l'intrigue? "La "toile", c'est celle du peintre, c'est aussi l'autre nom d'internet: le web - la toile d'araignée, explique l'auteur. "Sanguine" évoque le dessin et la mort brutale. Mais l'amour des couleurs justifierait-il le meurtre? Sanguine sur toile évoque l'histoire singulière d'un internaute pris dans la tourmente de son propre ordinateur, manipulé à distance par un très mystérieux correspondant qui n'a que vengeance en tête. J'ai voulu emporter le lecteur dans les univers de la peinture et de l'entreprise, univers qui s'entrelacent, s'échappent, puis se rejoignent dans la fulgurance des logiciels. Le lecteur est ainsi invité à prendre l'enquête à son propre compte pour tenter de démêler les fils tressés par la seule passion. Pour percer le mystère, il devra répondre à de multiples questions. Le monde au bout des doigts, l'internaute n'est-il pas pour autant l'être le plus seul au monde? Compétitivité oblige, jusqu'où l'entreprise d'aujourd'hui peut-elle aller dans la violence? La peinture tend-elle à reproduire le monde ou bien à en créer un autre? Enfin, j'ai voulu montrer que les images ne sont pas si sages. On peut s'en servir pour agir, voire pour tuer."

Autre roman dans lequel le web est omniprésent, La Toile, de Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de l'Université Paris 8. Publié en 1999 par CyLibris, maison d'édition en ligne, cet roman est une projection dans l'avenir. "Notre internet (…) fait pâle figure auprès de l'omniprésente toile électronique sur laquelle repose le monde de 2015, lit-on sur le site de l'éditeur. Chacun vit, travaille, communique, s'instruit à travers le réseau… Chacun? Non, car le système engendre aussi ses exclusions, et rejette dans la marginalité les non-intégrés, ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas être "citoyens du web". Dans cet avenir plus que probable, un "web artist" ouzbèque, Khamid Khan Kharamidov, est retrouvé assassiné dans une chambre d'hôtel de Montréal. Pour la police, ce n'est d'abord qu'une affaire de routine. Pour Blaise Carver, universitaire spécialisé en sciences de la communication et hisorien du réseau, enquêter sur la mort de Kharamidov et jouer les détectives amateurs n'est d'abord qu'un pari amical. Mais bientôt, tous réalisent que la mort du 'web artist' n'est que le sommet de l'iceberg, et que derrière ce crime s'étendent une infinité de ramifications qui, du Canada à l'Angleterre, de la Sibérie à l'Australie, de Paris à Sion, mettent en péril l'équilibre du monde entier. Tandis que, devant sa console, Blaise Carver commence à entrevoir l'effrayante vérité, un compte à rebours, quelque part, est déjà enclenché…"

3.2. Auteurs multimédias et hypermédias

Principe de base du web, le lien hypertexte permet de relier entre eux des documents textuels et des images. Quant au lien hypermédia, il permet l'accès à des graphiques, des documents audio et vidéo et des images animées. L'hyperlien ouvre de nombreuses perpectives pour la création en général et la littérature en particulier. Des écrivains n'ont pas tardé à en explorer les possibilités.

= Un rapport différent à l'écriture

Jean-Paul, écrivain et musicien, est le webmestre du site des cotres furtifs, qui raconte des histoires en 3D. "La navigation par hyperliens se fait en rayon (j'ai un centre d'intérêt et je clique méthodiquement sur tous les liens qui s'y rapportent) ou en louvoiements (de clic en clic, à mesure qu'ils apparaissent, au risque de perdre de vue mon sujet). Bien sûr, les deux sont possibles avec l'imprimé. Mais la différence saute aux yeux: feuilleter n'est pas cliquer. L'internet n'a donc pas changé ma vie, mais mon rapport à l'écriture. On n'écrit pas de la même manière pour un site que pour un scénario, une pièce de théâtre, etc.

En fait, ce n'est pas sur la toile, c'est dans le premier Mac que j'ai découvert l'hypermédia à travers l'auto-apprentissage d'Hypercard. Je me souviens encore de la stupeur dans laquelle j'ai été plongé, durant le mois qu'a duré mon apprentissage des notions de boutons, liens, navigation par analogies, par images, par objets. L'idée qu'un simple clic sur une zone de l'écran permettait d'ouvrir un éventail de piles de cartes dont chacune pouvait offrir de nouveaux boutons dont chacun ouvrait un nouvel éventail dont… bref l'apprentissage de tout ce qui aujourd'hui sur la toile est d'une banalité de base, cela m'a fait l'effet d'un coup de foudre (il paraît que Steve Jobs et son équipe eurent le même choc lorsqu'ils découvrirent l'ancêtre du Mac dans les laboratoires de Rank Xerox).

Depuis, j'écris (compose, mets en page, en scène) directement à l'écran. L'état 'imprimé' de mon travail n'est pas le stade final, le but ; mais une forme parmi d'autres, qui privilégie la linéarité et l'image, et qui exclut le son et les images animées. (…) C'est finalement dans la publication en ligne (l'entoilage?) que j'ai trouvé la mobilité, la fluidité que je cherchais. Le maître mot y est "chantier en cours", sans palissades. Accouchement permanent, à vue, comme le monde sous nos yeux. Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se cherche, se déprend, se reprend. Avec évidemment le risque souligné par les gutenbergs, les orphelins de la civilisation du livre: plus rien n'est sûr. Il n'y a plus de source fiable, elles sont trop nombreuses, et il devient difficile de distinguer un clerc d'un gourou. Mais c'est un problème qui concerne le contrôle de l'information. Pas la transmission des émotions."

Jean-Paul a participé au websoap, un projet d'écriture hypertextuelle conçu pour l'internet par Olivier Lefèvre, mis en ligne le 17 novembre 2000 et interrompu (provisoirement?) quelques semaines après. Il s'agit d'"un jeu de rôles hypermédias dont l'avenir me paraît prometteur, parce qu'il est en rapport étroit avec les lois de fonctionnement du 'cyberespace': www.thewebsoap.net. Cette adresse renvoie à une constellation de sites centrés chacun sur un individu. Ils communiquent et interagissent par leur boîte à lettres, ouverte au public. L'internaute a ainsi accès à plusieurs portes d'entrée dans l'histoire. La nouveauté du feuilleton est qu'il se déroule en 'temps réel' (ce qui est impossible dans le monde de l'imprimé; quant aux séries télé, elles aussi sont cantonnées à la forme de l'épisode à horaire fixe). Les personnages correspondent quotidiennement, en quasi-direct, ce qui instaure pour les auteurs un rapport presque journalistique à leur imaginaire et à leur écriture. L'internaute suit, à son propre rythme, libre de s'intéresser ou non à l'intégralité des différentes intrigues (amours, galères, showbiz, ombres maléfiques, mystères et rebondissements) ou à l'ensemble de tous les personnages. C'est avant tout cette fluidité générale (apparente! c'est en fait un sacré travail!) qui m'a fait y participer. Elle permet de garder le côté impro-jazz que j'aime dans la mise en net."

"Les possibilités de l'écriture spécifiques à l'internet sont multiples (si pas infinies, on est en tout cas loin d'en avoir fait le tour)", écrit Alex Andrachmes, producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte. A l'origine, il s'intéresse surtout à "l'écriture de mail (…): des mails fictifs". Tout comme Jean-Paul, il participe au websoap, qui "a comme particularité d'utiliser exclusivement les moyens du web pour raconter les récits qu'il se donne comme objectif de mettre en place. Le défi que lance à ses auteurs notre réalisateur/intégrateur Olivier Lefèvre est de taille. En effet, habituellement, l'écriture, qu'elle soit de roman, de scénario ou de théâtre, implique des descriptions, des indications de mise en scène (ou des didascalies pour le théâtre). Ici, rien de tout ça. Tout doit se dire sous forme d'adresse à un autre personnage. Il faut ensuite rebondir sur la ou les réponses, et s'arranger pour que le nécessaire soit dit. De plus, logiquement, une adresse à un tiers est le plus souvent succinte, pleine de référence et de sous-entendus, entre le ton parlé, un ton un peu littéraire, un ton un peu dépersonnalisé par rapport à la parole, mais proche quand même de son interlocuteur. On est plus proche du roman "épistolaire" du 19e (siècle, pas l'arrondissement qui n'a rien à voir), que d'une continuité dialoguée… Donc, exercice difficile pour tout 'tchatcheur', être court, mais tout dire, tout en restant léger… Heureusement, de temps à autre nous sommes aidés par un concept qui nous vient droit du jeu de rôle (d'autres auteurs du websoap nous viennent de ce secteur): le PNJ, le personnage non joué. Des adresses à ce personnage, proche du second rôle d'une fiction classique, mais non joué par un des "joueurs-auteurs", permet de préparer "le" mail décisif à un autre personnage principal, en mettant en place la situation. Attention tout de même: il faut rester dans la cohérence du récit et assurer stabilité et visibilité! En fait, un peu comme dans la dramaturgie cinématographique ou théâtrale, où l'importance du hors champ n'est plus à inventer, le sens saute d'un mail à l'autre. Plus clairement, un mail qui a un sens très positif en tant que tel, peut en prendre un tout autre, lorsqu'il est complété par une information distillée par un autre mail. Dans cette nouvelle forme d'écriture, tout s'invente en temps réel. Et c'est ce qui est passionnant…"