7.2. Une vente assurée à la fois par les éditeurs et les libraires

Si elle existe dès mai 1998, la vente de livres numériques se généralise à compter de l'automne 2000. Elle est effectuée soit directement par les éditeurs, soit par le biais des libraires, avec impression à la demande dans les deux cas. On voit apparaître les premières librairies numériques. Ces librairies, qui vendent des livres en version numérique, sont à distinguer des librairies en ligne, qui vendent des livres et autres produits culturels sur tous supports (imprimé, CD, CD-Rom, vidéo, DVD, etc.) sur l'internet.

Le livre commence aussi à se vendre "en pièces détachées". C'est notamment le cas dans la librairie numérique Numilog (voir 10.3) ou dans la librairie en ligne de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), pour ne prendre que deux exemples. Réservé jusque-là aux manuels universitaires ou aux dossiers pour séminaires, colloques et conférences, le livre numérique / imprimé "à la carte", constitué de chapitres provenant de sources différentes, aborde lui aussi sa phase grand public.

Publiés en mai 1998 par 00h00.com, les premiers livres numériques commerciaux en langue française sont plusieurs grands classiques (Le Tour du monde en 80 jours, Colomba, Poil de carotte, Le Misanthrope, etc.), ainsi que deux inédits: Sur le bout de la langue, de Rouja Lazarova, et La Coupe est pleine, de Pierre Marmiesse. L'éditeur débute aussi des accords avec des éditeurs "classiques" pour publier certains de leurs titres en version numérique (par exemple Bill Gates et la saga Microsoft, de Daniel Ichbiah).

En mars 2000, Stephen King crée l'événement en distribuant sa nouvelle Riding The Bullet uniquement sur l'internet. Il est le premier auteur à succès à risquer un tel pari. 400.000 exemplaires sont téléchargés en vingt-quatre heures sur les sites des libraires en ligne qui la vendent (au prix de 2,50 $US, soit 2,65 euros). Suite à cette première expérience, il décide de se passer des services de Simon & Schuster, son éditeur habituel. Il crée un site web spécifique et, en juillet 2000, commence la publication en épisodes d'un roman, The Plant, en proposant un premier chapitre téléchargeable en plusieurs formats (PDF, OeB, HTML, texte, etc.) pour la somme de 1 $US (1,05 euros), avec paiement différé ou paiement immédiat sur le site d'Amazon.com. D'autres chapitres suivent. Mais cette deuxième expérience est beaucoup moins concluante. Le nombre de téléchargements et de paiements baisse de chapitre en chapitre. Fin novembre 2000, après la publication du sixième chapitre, l'auteur décide d'interrompre l'expérience pendant un an ou deux. Que l'expérience plaise ou non, le matraquage médiatique et les nombreuses critiques l'accompagnant contribuent à faire connaître le livre numérique chez les professionnels du livre et dans le grand public. D'autres auteurs de best-sellers, notamment Frederick Forsyth et Arturo Pérez-Reverte en Europe, se lancent dans des expériences numériques un peu différentes (voir 16.3).

A la même époque, durant l'été 2000, Simon & Schuster profite de la médiatisation de l'expérience de Stephen King pour se lancer dans l'aventure. Il décide de publier certains titres de Star Trek, série de science-fiction, en version numérique seulement, sans correspondant imprimé, et dans plusieurs formats. D'après l'éditeur, avec six titres vendus par minute, et quarante nouveaux titres publiés chaque année (en incluant les histoires et récits basés sur les séries télévisées et les films), Star Trek serait la série la plus vendue au monde. Le premier titre numérique, The Belly of the Beast, de Dean Wesley Smith, est disponible en août 2000 pour 5 $US (5,30 euros). D'autres éditeurs lui emboîtent le pas: Random House, IDG Books, South-Western, etc.

Autre exemple dans le monde francophone, en octobre 2000, les PUF (Presses universitaires de France) annoncent la parution de quatre nouveaux titres simultanément en version numérique et en version imprimée. Trois titres ont trait à l'internet: La presse sur internet, de Charles de Laubier, La science et son information à l'heure d'internet, de Gilbert Varet et Internet et nos fondamentaux (paru en novembre), écrit par un collectif d'auteurs. Le quatrième titre, HyperNietzsche, publié sous la direction de Paolo d'Iorio dans la collection "écritures électroniques", est disponible dans son intégralité sur le site des PUF.

En novembre 2000, pour convertir les auteurs qu'il publie à ce nouveau format, Random House, premier éditeur mondial de livres en langue anglaise, annonce que ses auteurs recevront 50% des bénéfices nets réalisés sur la vente de leurs livres numériques, au lieu des 15% habituels. Dans un communiqué en date du 1er novembre 2000 (cité par l'AFP), Erik Enggstrom, son PDG, explique: "Notre nouvelle politique en matière de droits d'auteurs sur les livres électroniques montre que Random House s'engage à mettre en place ce nouveau format en partenariat avec ses auteurs et d'une manière telle qu'il leur permette d'augmenter leur lectorat." C'est la première fois qu'une maison d'édition traditionnelle de réputation internationale propose un contrat de ce type. Des éditeurs électroniques lancent également cette formule, comme Online Originals (Londres) qui, à la même époque, commence à publier Quintet, la première série uniquement électronique de Frederick Forsyth, maître anglais du thriller.

En janvier 2001, Barnes & Noble - qui est non seulement une chaîne de librairies doublée d'une librairie en ligne (en partenariat avec Bertelsmann pour cette dernière) mais aussi un éditeur de livres classiques et illustrés - se lance dans l'édition numérique en créant Barnes & Noble Digital. Pour attirer les auteurs, Barnes & Noble Digital propose de leur verser 35% du prix de vente des livres numériques vendus sur son site et sur les sites affiliés, un pourcentage nettement supérieur aux droits versés par les autres éditeurs en ligne (qui, après avoir été de 15% à l'origine, serait début 2001 de 25% en moyenne). L'opération vise d'abord à attirer les auteurs de best-sellers désireux de passer au format électronique. L'éditeur commence aussi la publication numérique de titres tombés dans le domaine public.

En avril 2001, Adobe, fort de son nouveau logiciel Acrobat eBook Reader, qui permet d'intégrer la gestion des droits, annonce un partenariat avec Amazon.com pour la mise en vente de 2.000 livres numériques: titres de grands éditeurs américains, dont Simon & Schuster, guides de voyages, ouvrages pour enfants, etc. L'offre, qui débute dans la maison-mère, doit être étendue courant 2001 aux filiales d'Amazon en Europe et au Japon.