= Un processus d’écriture en mutation
Cette transformation affecte aussi le processus de l’écriture, comme le constate Jean-Paul, webmestre des Cotres furtifs, un site hypermédia collectif. En juin 1998, il relate: "Une navigation sur la toile se fait en rayon (j'ai un centre d'intérêt et je clique méthodiquement sur tous les liens que contient sa base, sa page d’accueil) ou en louvoiements (de clic en clic, à mesure qu'ils apparaissent). Bien sûr, c'est possible avec l'imprimé. Mais la différence saute aux yeux. L'internet n'a donc pas changé ma vie, mais mon écriture. On n'écrit pas de la même manière pour un site que pour un scénario, une pièce de théâtre, etc…"
Chose qu’on oublie trop souvent, il rappelle que toutes les fonctionnalités de l’internet étaient déjà en gestation dans le Macintosh (couramment appelé Mac), lancé en 1984 par Apple. Premier ordinateur personnel à disposer d’une interface graphique intuitive facilement utilisable par le non spécialiste, le Mac remporte un succès colossal parce qu’il révolutionne le rapport entre l’utilisateur et l’information.
"Ce n'est pas internet qui a modifié ma manière d’écrire, c'est le premier Mac, que j'ai découvert à travers l'auto-apprentissage d'Hypercard, écrit Jean-Paul. Je me souviens encore de la stupeur dans laquelle j'ai été plongé, durant le mois qu'a duré mon apprentissage des notions de boutons, liens, navigation par analogies, par objets, par images. L'idée qu'un simple clic sur une zone de l'écran permettait d'ouvrir un éventail de piles de cartes dont chacune pouvait offrir de nouveaux boutons dont chacun ouvrait un nouvel éventail dont… bref l'apprentissage de tout ce qui aujourd'hui sur la toile est d'une banalité de base, cela m'a fait l'effet d'un coup de foudre (il paraît que Steve Jobs et son équipe eurent le même choc lorsqu’ils découvrirent l’ancêtre du Mac dans les laboratoires de Rank Xerox).
Depuis, j’écris directement à l’écran: l'imprimé ne me sert plus que pour fixer de temps en temps l'état d'un texte, pour en donner, à quelqu’un d’allergique à l’écran, une sorte de photo, d’instantané, une approximation. Une simple approximation parce que l'imprimé nous oblige à une relation linéaire: le texte s'y déroule page à page (la plupart du temps). Alors que la technique des liens permet une autre relation au temps et à l’espace de l’imaginaire. Et, pour moi, c’est surtout l’occasion de pratiquer l’écriture/lecture 'en sphère', dont l'action de feuilleter un livre ne donne qu'une idée, vague parce que le livre n'est pas concu pour ça."
Tout comme Jean-Paul, en 1998, plusieurs écrivains se lancent dans l’exploration des possibilités offertes par l’hyperlien dans la création littéraire, reprenant à leur compte ce commentaire de Tim Berners-Lee, inventeur du Word Wide Web en 1990, qui explique dans A short history of web development: "L’universalité du web est essentielle, à savoir le fait qu’un lien hypertexte puisse pointer sur quoi que ce soit, quelque chose de personnel, de local ou de global, aussi bien une ébauche qu’une réalisation hautement sophistiquée."
# CONCLUSION
Le numérique ne supprimera sans doute pas plus l’imprimé que la télévision n’a supprimé le livre, ou que le livre de poche n’a supprimé le beau livre. "Toute ma vie, j’ai eu une histoire d’amour avec les livres et la lecture. Elle continue sans être affectée par l’automatisation, les ordinateurs, et tous les gadgets du 20e siècle", s’exclame Robert Downs, bibliothécaire, dans son livre Books in My Life (publié en 1985 par la Library of Congress). Une bonne façon de rappeler que les nouvelles technologies ne sont pas une fin en soi. En 1998, si certains professionnels restent méfiants, d’autres, précurseurs enthousiastes, se sont déjà lancés dans l’aventure, en se connectant à l’internet puis en créant un site web.
Comme on vient de le voir tout au long de ces pages, l’internet ouvre de nombreuses perspectives - avec son lot de problèmes à résoudre - dans tous les secteurs du livre. Relativement stable jusque-là, le monde du livre amorce un virage sans précédent, que d’aucuns comparent à l’avènement de l’écriture ou de l’imprimerie en d’autres temps.
Un nouvel outil (relativement) économique abolit les frontières. Que l’internaute consulte un site web situé à Paris, à San Francisco ou à Hong-Kong, le tarif de connexion est celui d’une communication téléphonique locale. Une encyclopédie multilingue s’offre à lui, à un prix défiant toute concurrence, une fois l’ordinateur payé.