= Deux versions au lieu d’une

En 1998, pratiquement tous les documents imprimés sont issus d’une version électronique sur traitement de texte, sur tableur ou sur base de données. Il est désormais fréquent qu’un même document fasse l’objet de deux versions, numérique et imprimée. A l'inverse, pour des raisons pratiques, de plus en plus de documents imprimés sont numérisés. Ce mouvement s’accentuera encore dans les prochaines années, à tel point qu’il deviendra probablement ridicule d’établir une distinction entre document électronique et document imprimé.

Pour des raisons budgétaires, de plus en plus de publications n'existent qu’en version électronique. Outre sa facilité d’accès et son faible coût, le grand mérite du document électronique est de pouvoir être régulièrement actualisé. Point n’est besoin d’attendre une nouvelle édition imprimée soumise aux contraintes commerciales ou aux exigences de l’éditeur. Ceci s’avère particulièrement utile pour les ouvrages et périodiques scientifiques et techniques, dans lesquels l’information la plus récente est primordiale. L’édition électronique apparaît comme une solution à étudier de près pour les presses universitaires et les éditeurs spécialisés.

Document électronique? Document numérique? Livre numérique? Livre électronique? Un vocabulaire adapté reste à définir. Comme l’explique Jean-Gabriel Ganascia, directeur du Groupement d’intérêt scientifique (GIS) Sciences de la cognition, dans son rapport de synthèse Le livre électronique: réflexion de prospective, le terme "livre électronique", souvent utilisé en français, est "à la fois restrictif et inopportun". Ce terme est restrictif parce que le livre désigne "un support particulier de l'écrit qui est advenu à un moment donné dans l'histoire" alors que le document électronique comporte à la fois de l’écrit, de l’image et du son. Ce terme est également inopportun parce qu’on ne peut guère juxtaposer au terme "livre" le terme "électronique", "un nouvel objet immatériel défini par un ensemble de procédures d'accès et une structuration logique". De plus, qu’il s’agisse de sa forme exacte ou de sa fonction exacte, le statut même de ce qu’on appelle "livre électronique" reste encore à déterminer. Ceci dit, ce rapport ne propose pas de meilleur terme.

En 1998, les livres électroniques (appareils de lecture) sont pour bientôt. Un petit ordinateur ayant le format d'un livre permettra de lire plusieurs dizaines de livres numérisés qui pourront être achetés directement auprès des éditeurs ou distributeurs. Quatre modèles de livres électroniques sont prévus pour fin 1998 ou début 1999: le Rocket eBook (créé par la société NuvoMedia en partenariat avec la chaîne de librairies Barnes & Noble et le géant des médias Bertelsmann), le SoftBook (créé par la société SoftBook Press en partenariat avec les grands éditeurs Random House et Simon & Schuster), l'Everybook (créé par la société du même nom) et le Millennium EBook (créé par la société Librius.com).

= Une information non plus stable mais fluide

L’utilisation de l’internet entraîne des changements considérables dans la manière d’enseigner. En juillet 1998, Patrick Rebollar, professeur de français et d’informatique dans des universités japonaises, analyse l’impact de l’internet sur sa vie professionnelle: "Mon travail de recherche est différent, mon travail d'enseignant est différent, mon image en tant qu'enseignant-chercheur de langue et de littérature est totalement liée à l'ordinateur, ce qui a ses bons et ses mauvais côtés (surtout vers le haut de la hiérarchie universitaire, plutôt constituée de gens âgés et technologiquement récalcitrants). J'ai cessé de m'intéresser à certains collègues proches géographiquement mais qui n'ont rien de commun avec mes idées, pour entrer en contact avec des personnes inconnues et réparties dans différents pays (et que je rencontre parfois, à Paris ou à Tokyo, selon les vacances ou les colloques des uns ou des autres). La différence est d'abord un gain de temps, pour tout, puis un changement de méthode de documentation, puis de méthode d'enseignement privilégiant l'acquisition des méthodes de recherche par mes étudiants, au détriment des contenus (mais cela dépend des cours). Progressivement, le paradigme réticulaire l'emporte sur le paradigme hiérarchique - et je sais que certains enseignants m'en veulent à mort d'enseigner ça, et de le dire d'une façon aussi crue. Cependant ils sont obligés de s'y mettre…"

Dans sa communication (Creativity and the Computer Education Industry) donnée en septembre 1996 lors de la conférence mondiale de l’IFIP (International Federation of Information Processing), Dale Spender, professeure à l’Université de Queensland (Australie), tente elle aussi d’analyser les changements fondamentaux apportés par l’internet dans l’enseignement. Voici son argumentation résumée dans les deux paragraphes qui suivent.

Depuis plus de cinq siècles, l’enseignement est essentiellement basé sur l’information procurée par les livres. Or les habitudes liées à l’imprimé ne peuvent être transférées dans l’univers numérique. L’enseignement en ligne offre des possibilités tellement nouvelles qu’il n’est guère possible d’effectuer les distinctions traditionnelles entre enseignant et enseigné. Le passage de la culture imprimée à la culture numérique exige donc d’entièrement repenser le processus d’acquisition du savoir, puisque nous avons maintenant l’opportunité sans précédent de pouvoir influer sur le type d’enseignement que nous souhaitons recevoir.

Dans la culture imprimée, l’information contenue dans les livres reste la même un certain temps, ce qui nous encourage à penser que l’information est stable. La nature même de l’imprimé est liée à la notion de vérité, stable elle aussi. Cette stabilité et l’ordre qu’elle engendre sont un des fondements de l’âge industriel et de l’ère des sciences et techniques. Les notions de vérité, de loi, d’objectivité et de preuve constituent le fondement de nos croyances et de nos cultures. Mais l’avènement du numérique change tout ceci. Soudain l’information en ligne supplante l’information imprimée pour devenir la plus fiable et la plus utile, et l’usager est prêt à la payer en conséquence. Cette transformation radicale de la nature même de l’information doit être au coeur du débat relatif aux nouvelles méthodes d’enseignement.