Les romans précédents de Lucie de Boutiny ont été publiés sous forme imprimée. Un roman numérique requiert-il une démarche différente? "D’une manière générale, mon humble expérience d’apprentie auteure m’a révélé qu’il n’y a pas de différence entre écrire de la fiction pour le papier ou le pixel: cela demande une concentration maximale, un isolement à la limite désespéré, une patience obsessionnelle dans le travail millimétrique avec la phrase, et bien entendu, en plus de la volonté de faire, il faut avoir quelque chose à dire! Mais avec le multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme s’il n’était qu’un scénario. Et si, à la base, il n’y a pas un vrai travail sur le langage des mots, tout le graphisme et les astuces interactives qu’on peut y mettre fera gadget. Par ailleurs, le support modifie l’appréhension du texte, et même, il faut le souligner, change l’œuvre originale."
Autre roman numérique, Apparitions inquiétantes (devenu ensuite La malédiction du parasol) est né sous la plume d’Anne-Cécile Brandenbourger. Il s’agit d’"une longue histoire à lire dans tous les sens, un labyrinthe de crimes, de mauvaises pensées et de plaisirs ambigus". Pendant deux ans, la version originale est construite peu à peu sous forme de feuilleton sur le site d’Anacoluthe, en collaboration avec Olivier Lefèvre. En février 2000, l’histoire est publiée en version numérique (format PDF) et en version imprimée aux éditions 00h00, en tant que premier titre de la Collection 2003, consacrée aux écritures numériques.
00h00 présente le livre comme "un cyber-polar fait de récits hypertextuels imbriqués en gigogne. Entre personnages de feuilleton américain et intrigue policière, le lecteur est – hypertextuellement - mené par le bout du nez dans cette saga aux allures borgésiennes. (…) C’est une histoire de meurtre et une enquête policière; des textes écrits court et montés serrés; une balade dans l’imaginaire des séries télé; une destructuration (organisée) du récit dans une transposition littéraire du zapping; et par conséquent, des sensations de lecture radicalement neuves." Suite au succès du livre, les éditions Florent Massot publient en août 2000 une deuxième version imprimée (la première étant celle de 00h00, imprimée uniquement à la demande), avec une couverture en 3D, un nouveau titre - La malédiction du parasol - et une maquette d’Olivier Lefèvre restituant le rythme de la version originale.
Anne-Cécile Brandenbourger écrit en juin 2000: "Les possibilités offertes par l’hypertexte m’ont permis de développer et de donner libre cours à des tendances que j’avais déjà auparavant. J’ai toujours adoré écrire et lire des textes éclatés et inclassables (comme par exemple La vie mode d’emploi de Perec ou Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino) et l’hypermédia m’a donné l’occasion de me plonger dans ces formes narratives en toute liberté. Car, pour créer des histoires non linéaires et des réseaux de textes qui s’imbriquent les uns dans les autres, l’hypertexte est évidemment plus approprié que le papier. Je crois qu’au fil des jours, mon travail hypertextuel a rendu mon écriture de plus en plus intuitive. Plus 'intérieure' aussi peut-être, plus proche des associations d’idées et des mouvements désordonnés qui caractérisent la pensée lorsqu’elle se laisse aller à la rêverie. Cela s’explique par la nature de la navigation hypertextuelle, le fait que presque chaque mot qu’on écrit peut être un lien, une porte qui s’ouvre sur une histoire."
= Mail-romans
Dernier-né de la cyber-littérature, le mail-roman utilise le canal du courriel. Le premier mail-roman francophone est lancé en été 2001 par Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de l’Université Paris 8. Pendant très exactement cent jours, il diffuse quotidiennement un chapitre de Rien n’est sans dire auprès de cinq cents personnes – sa famille, ses amis, ses collègues, les amis de ses collègues, etc. - en y intégrant les réponses et les réactions des lecteurs. Racontée par un narrateur, l’histoire est celle de Stanislas et de Zita, qui vivent une passion tragique déchirée par une sombre histoire politique. "Cette idée d’un mail-roman m’est venue tout naturellement, raconte l’auteur en février 2002. D’une part en me demandant depuis quelque temps déjà ce qu’internet peut apporter sur le plan de la forme à la littérature (…) et d’autre part en lisant de la littérature 'épistolaire' du 18e siècle, ces fameux 'romans par lettres'. Il suffit alors de transposer: que peut être le 'roman par lettres' aujourd’hui?"
En tant que théoricien de la littérature informatique, Jean-Pierre Balpe tire plusieurs conclusions de cette expérience: "D’abord c’est un 'genre': depuis, plusieurs personnes m’ont dit lancer aussi un mail-roman. Ensuite j’ai aperçu quantité de possibilités que je n’ai pas exploitées et que je me réserve pour un éventuel travail ultérieur. La contrainte du temps est ainsi très intéressante à exploiter: le temps de l’écriture bien sûr, mais aussi celui de la lecture: ce n’est pas rien de mettre quelqu’un devant la nécessité de lire, chaque jour, une page de roman. Ce 'pacte' a quelque chose de diabolique. Et enfin le renforcement de ma conviction que les technologies numériques sont une chance extraordinaire du renouvellement du littéraire."
= La littérature numérique
Les technologies numériques ont en effet donné naissance à plusieurs genres: site d’écriture hypermédia, roman multimédia, hyper-roman, nouvelle hypertexte, feuilleton hypermédia, mail-roman, etc. En 2003, on peut désormais parler d’une véritable littérature numérique, qui bouscule la littérature traditionnelle en lui apportant un souffle nouveau, et qui s’intègre sans problème à d’autres formes artistiques puisque le support numérique favorise la fusion de l’écrit avec l’image et le son.
Jean-Paul, webmestre des Cotres furtifs, écrit dès août 1999: "L’avenir de la cyber-littérature, techno-littérature ou comme on voudra l’appeler, est tracé par sa technologie même. Il est maintenant impossible à un(e) auteur(e) seul(e) de manier à la fois les mots, leur apparence mouvante et leur sonorité. Maîtriser aussi bien Director, Photoshop et Cubase, pour ne citer que les plus connus, c’était possible il y a dix ans, avec les versions 1. Ça ne l’est plus. Dès demain (matin), il faudra savoir déléguer les compétences, trouver des partenaires financiers aux reins autrement plus solides que Gallimard, voir du côté d’Hachette-Matra, Warner, Pentagone, Hollywood. Au mieux, le statut de… l’écrivaste? du multimédiaste? sera celui du vidéaste, du metteur en scène, du directeur de produit: c’est lui qui écope des palmes d’or à Cannes, mais il n’aurait jamais pu les décrocher seul. Sœur jumelle (et non pas clone) du cinématographe, la cyber-littérature (= la vidéo + le lien) sera une industrie, avec quelques artisans isolés dans la périphérie off-off (aux droits d’auteur négatifs, donc)."