Lucie de Boutiny, romancière "papier et pixel", raconte pour sa part en juin 2000: "Mes 'conseillers littéraires', des amis qui n’ont pas ressenti le vent de liberté qui souffle sur le web, aimeraient que j’y reste, engluée dans la pâte à papier. Appliquant le principe de demi-désobéissance, je fais des allers-retours papier-pixel. L’avenir nous dira si j’ai perdu mon temps ou si un nouveau genre littéraire hypermédia va naître. (…) Si les écrivains français classiques en sont encore à se demander s’ils ne préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine, le Bic ou le Mont-Blanc fétiche, et un usage modéré du traitement de texte, plutôt que l’ordinateur connecté, voire l’installation, c’est que l’HTX (hypertext literature) nécessite un travail d’accouchement visuel qui n’est pas la vocation originaire de l’écrivain papier. En plus des préoccupations du langage (syntaxe, registre, ton, style, histoire…), le techno-écrivain - collons-lui ce label pour le différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe informatique et participer à l’invention de codes graphiques car lire sur un écran est aussi regarder."

Luc Dall’Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, espace d’écritures hypermédias, écrit à la même date: "La couverture du réseau autour de la surface du globe resserre les liens entre les individus distants et inconnus. Ce qui n’est pas simple puisque nous sommes placés devant des situations nouvelles: ni vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni vraiment lecteurs, ni vraiment interacteurs. Ces situations créent des nouvelles postures de rencontre, des postures de 'spectacture' ou de 'lectacture' (Jean-Louis Weissberg). Les notions de lieu, d’espace, de temps, d’actualité sont requestionnées à travers ce médium qui n’offre plus guère de distance à l’événement mais se situe comme aucun autre dans le présent en train de se faire. L’écart peut être mince entre l’envoi et la réponse, parfois immédiat (cas de la génération de textes).

Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne doit pas masquer les aspects encore mal définis tels que les changements radicaux qui s’opèrent sur le plan symbolique, représentationnel, imaginaire et plus simplement sur notre mode de relation aux autres. 'Plus de proximité' ne crée pas plus d’engagement dans la relation, de même 'plus de liens' ne créent pas plus de liaisons, ou encore 'plus de tuyaux' ne créent pas plus de partage. Je rêve d’un internet où nous pourrions écrire à plusieurs sur le même dispositif, une sorte de lieu d’atelier d’écritures permanent et qui autoriserait l’écriture personnelle (c’est en voie d’exister), son partage avec d’autres auteurs, leur mise en relation dans un tissage d’hypertextes et un espace commun de notes et de commentaires sur le travail qui se crée."

2.3. Best-sellers en numérique

En 2000, lorsque le livre numérique commence à se généraliser mais que la partie est loin d’être gagnée, trois auteurs de best-sellers se lancent dans l’aventure, malgré les risques commerciaux encourus. Aux Etats-Unis, Stephen King distribue une nouvelle puis publie un roman épistolaire indépendamment de son éditeur. Au Royaume-Uni, Frederick Forsyth publie un recueil de nouvelles chez l’éditeur électronique Online Originals. En Espagne, en partenariat avec son éditeur habituel, Arturo Pérez-Reverte diffuse son nouveau roman sous forme numérique en exclusivité pendant un mois, avant la sortie de la version imprimée.

= "The Plant", de Stephen King

En mars 2000, Stephen King, maître du suspense, commence d’abord par distribuer uniquement sur l’internet sa nouvelle Riding the Bullet, assez volumineuse puisqu’elle fait 66 pages. Il se trouve être le premier auteur à succès à tenter un pari considéré par beaucoup comme perdu d’avance. Mais la notoriété de l’auteur et la couverture médiatique de ce scoop font que la "sortie" de cette nouvelle sur le web provoque un véritable raz-de-marée. 400.000 exemplaires sont téléchargés en 24 heures dans les librairies en ligne qui la vendent (au prix de 2,5 dollars).

En juillet 2000, fort de cette expérience prometteuse, Stephen King décide de se passer des services de Simon & Schuster, son éditeur habituel. Il crée un site web spécifique pour débuter l’auto-publication en épisodes de The Plant, un roman épistolaire inédit qui raconte l’histoire d’une plante carnivore s’emparant d’une maison d’édition en lui promettant le succès commercial en échange de sacrifices humains. Le premier chapitre est téléchargeable en plusieurs formats – PDF (portable document format), OeB (open ebook), HTML (hypertext markup language), TXT (texte) - pour la somme de un dollar, avec paiement différé ou paiement immédiat sur le site d’Amazon.com.

Dans une lettre aux lecteurs mise en ligne à la même date, l’auteur raconte que la création, le design et la publicité de son site web lui ont coûté la somme de 124.150 dollars, sans compter sa prestation en tant qu’écrivain et la rémunération de son assistante. Il précise aussi que la publication des chapitres suivants est liée au paiement du premier chapitre par au moins 75% des internautes. "Mes amis, vous avez l’occasion de devenir le pire cauchemar des éditeurs, déclare-t-il. Comme vous le voyez, c’est simple. Pas de cryptage assommant! Vous voulez imprimer l’histoire et en faire profiter un(e) ami(e)? Allez-y. Une seule condition: tout repose sur la confiance, tout simplement. C’est la seule solution. Je compte sur deux facteurs. Le premier est l’honnêteté. Prenez ce que bon vous semble et payez pour cela, dit le proverbe. Le second est que vous aimerez suffisamment l’histoire pour vouloir en lire davantage. Si vous le souhaitez vraiment, vous devez payer. Rappelez-vous: payez, et l’histoire continue; volez, et l’histoire s’arrête."

Une semaine après la mise en ligne du premier chapitre, on compte 152.132 téléchargements avec paiement par 76% des lecteurs. Certains paient davantage que le dollar demandé, allant parfois jusqu’à 10 ou 20 dollars pour compenser le manque à gagner de ceux qui ne paieraient pas, et éviter ainsi que la série ne s’arrête. La barre des 75% est dépassée de peu, au grand soulagement des fans, si bien que le deuxième chapitre suit un mois après.