Après avoir sonné un peu vite le glas du papier, on ne parle plus du "tout numérique" pour le proche avenir, mais plutôt de la juxtaposition papier et pixel, et de la publication simultanée d’un livre en deux versions. Il reste au livre numérique à faire ses preuves face au livre imprimé, un modèle économique qui a plus de cinq cents ans et qui est donc parfaitement rôdé. Le travail est gigantesque et comprend entre autres la constitution des collections, la mise en place d’un réseau de distribution, l’amélioration des supports de lecture et la baisse de leur prix.
Plus important encore, les lecteurs doivent s’habituer à lire des livres à l’écran. Si elle offre des avantages certains (recherche textuelle, sommaire affiché en permanence, etc.), l’utilisation d’une machine (ordinateur, assistant personnel ou livre électronique) est pour le moment loin d’égaler le confort procuré par le livre imprimé. Cependant, malgré les difficultés rencontrées, les adeptes de la lecture numérique sont de plus en plus nombreux. Ils attendent patiemment des appareils de lecture plus satisfaisants, puis des livres et journaux électroniques sur support souple.
Contrairement aux déclarations pessimistes ayant suivi l’enthousiasme des débuts, si la progression du livre numérique est lente, elle est constante, comme en témoigne le marché du livre numérique sur assistant personnel (PDA). Tous éditeurs confondus, les ventes de 2001 se chiffrent par milliers pour le New World College Dictionary de Webster, les romans de Stephen King et de Lisa Scottolini, les livres d’économie et les manuels pratiques. La librairie numérique Palm Digital Media annonce 180.000 titres vendus en 2001, lisibles sur le Palm Reader et le Microsoft Reader, soit 40% de plus qu’en 2000. PerfectBound, le service électronique de l’éditeur HarperCollins, propose 10% du catalogue imprimé sous forme numérique. Le nombre de titres vendus pendant le premier semestre 2002 dépasse largement celui des ventes de 2001. Chez le grand éditeur Random House, le nombre de livres numériques vendus en 2001 double par rapport à celui de 2000. En 2002, Random House décide d’assurer simultanément pour le même titre la fabrication du livre imprimé et celle du livre numérique.
= Livre numérique et livre imprimé
Nous vivons une période transitoire quelque peu inconfortable, marquée par la généralisation des documents numériques et la numérisation à grande échelle des documents imprimés, mais qui reste fidèle au papier. Une enquête menée en 2000 et 2001 montre que, pour des raisons aussi bien pratiques que sentimentales, pratiquement personne ne peut se passer du livre imprimé et de ce matériau qu’est le papier, dont certains nous prédisaient la mort prochaine mais dont la longévité risque de nous surprendre (pour lire l’ensemble des réponses, lancer les requêtes "papier" ou "imprimé" dans la base interactive des Entretiens).
Contrairement aux idées reçues, il ne semble pas opportun d’opposer livre numérique et livre imprimé, comme le rappelle Olivier Pujol, promoteur du Cybook, premier livre électronique européen. Interviewé en décembre 2000, il écrit: "Le livre électronique, permettant la lecture numérique, ne concurrence pas le papier. C’est un complément de lecture, qui ouvre de nouvelles perspectives pour la diffusion de l’écrit et des oeuvres mêlant le mot et d’autres médias (image, son, image animée…). Les projections montrent une stabilité de l’usage du papier pour la lecture, mais une croissance de l’industrie de l’édition, tirée par la lecture numérique, et le livre électronique. De la même façon que la musique numérique a permis aux mélomanes d’accéder plus facilement à la musique, la lecture numérique supprime, pour les jeunes générations comme pour les autres, beaucoup de freins à l’accès à l’écrit."
Certains s’inquiètent cependant de la multiplication des formats, logiciels et machines de lecture. "Il a fallu inventer la hache de pierre avant de construire la Tour Eiffel, écrit à la même date Jean-Paul, explorateur d’hypertexte. Le but des dinosaures industriels qui s’entretuent pour imposer leur format de livre électronique est de détourner vers eux la partie rentable du contenu des bibliothèques (rebaptisé "information"). Ils travaillent aussi pour nous, en contribuant à banaliser l’usage de l’hyperlien."
Ces appareils de lecture ne sont probablement qu’une étape transitoire. Après être passé du papier au numérique entre 2000 et 2005, avec lecture par le biais d’une machine, il est probable que le livre retourne au papier entre 2005 et 2010. Ce papier serait cette fois électronique, à savoir un support permettant de concilier les avantages du numérique et le plaisir d’un matériau souple s’apparentant au papier.
= La littérature numérique
De l’avis de Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de l’Université Paris 8, interviewé en février 2002, "les technologies numériques sont une chance extraordinaire du renouvellement du littéraire". Depuis 1998, de nombreux genres ont vu le jour: sites d’écriture hypermédia, oeuvres de fiction hypertexte, romans multimédias, hyper-romans, mail-romans, etc. On peut désormais parler d’une véritable littérature numérique, qui est elle-même un sous-ensemble de l’art numérique puisque, de plus en plus, le texte fusionne avec l’image et le son en intégrant dessins, graphiques, photos, chansons, musique ou vidéo.