Dans The World Wide Web: A Very Short Personal History, Tim Berners-Lee, inventeur du web, écrit en avril 1998: «Le rêve derrière le web est un espace d’information commun dans lequel nous communiquons en partageant l’information. Son universalité est essentielle, à savoir le fait qu’un lien hypertexte puisse pointer sur quoi que ce soit, quelque chose de personnel, de local ou de global, aussi bien une ébauche qu’une réalisation très sophistiquée.»
Un auteur peut désormais faire connaître ses oeuvres en créant un site web, sans attendre de trouver un éditeur ou en se passant tout simplement d’éditeur, et il peut facilement échanger avec ses lecteurs. Nombreux sont les écrivains, journalistes, bibliothécaires, enseignants, etc. qui participent à l’enrichissement d’une toile littéraire, artistique et scientifique. La presse en ligne est bien assise à côté des journaux et magazines imprimés. Les libraires en ligne peuvent vendre des livres étrangers ou bien vendre à l’étranger des livres publiés dans leur pays. Les lecteurs ont à leur disposition des extraits ou parfois même le texte intégral des nouveautés, qu’ils peuvent feuilleter tout à loisir à l’écran. Outre les éditeurs traditionnels utilisant le web comme vitrine, on voit apparaître les éditeurs électroniques, qui utilisent l’internet pour la découverte des oeuvres, leur publication, leur promotion et leur diffusion. Les éditeurs universitaires et spécialisés peuvent largement diffuser leurs publications électroniques sans passer par des publications imprimées devenues trop coûteuses sinon inutiles. Les bibliothèques traditionnelles disposent elles aussi d’une vitrine pour faire connaître leurs collections. Les bibliothèques numériques se développent rapidement. Grâce à elles, on dispose du texte intégral de dizaines de milliers d’oeuvres du domaine public. A ceci s’ajoutent les collections d’images, de musique, de vidéos et de films.
Outre ce changement radical dans la relation information-utilisateur, on assiste à une transformation radicale de la nature même de l’information. En 1974, Vinton Cerf co-invente avec Bob Kahn le protocole TCP/IP, à la base de tout échange de données sur le réseau. Sur le site de l'Internet Society (ISOC), qu'il fonde en 1992 pour promouvoir le développement de l’internet, il explique: «Le réseau fait deux choses (…): comme les livres, il permet d’accumuler de la connaissance. Mais, surtout, il la présente sous une forme qui la met en relation avec d’autres informations. Alors que, dans un livre, l’information est maintenue isolée.» De plus, l’information contenue dans les livres reste la même, au moins pendant une période donnée, alors que l'internet privilégie l’information la plus récente qui, elle, est en constante mutation.
Il s'ensuit un changement dans la manière d'enseigner. Dès septembre 1996, dans Creativity and the Computer Education Industry, une communication de la 14e conférence mondiale de l’International Federation of Information Processing (IFIP), Dale Spender, professeur à l’Université de Queensland (Australie), tente d’analyser ce changement. Voici son argumentation résumée en deux paragraphes.
Depuis plus de cinq siècles, l’enseignement est essentiellement basé sur l’information procurée par les livres. Or les habitudes liées à l’imprimé ne peuvent être transférées dans l’univers numérique. L’enseignement en ligne offre des possibilités tellement nouvelles qu’il n’est guère possible d’effectuer les distinctions traditionnelles entre enseignant et enseigné. Le passage de la culture imprimée à la culture numérique exige donc d’entièrement repenser le processus d’acquisition du savoir, puisqu'on a maintenant l’opportunité sans précédent de pouvoir influer sur le type d’enseignement qu'on souhaite recevoir.
Dans la culture imprimée, l’information contenue dans les livres reste la même un certain temps, ce qui encourage à penser que l’information est stable. La nature même de l’imprimé est liée à la notion de vérité, stable elle aussi. Cette stabilité et l’ordre qu’elle engendre sont un des fondements de l’âge industriel et de l’ère des sciences et techniques. Les notions de vérité, de loi, d’objectivité et de preuve sont le fondement de nos croyances et de nos cultures. Mais l’avènement du numérique change tout ceci. Soudain l’information en ligne supplante l’information imprimée pour devenir la plus fiable et la plus utile, et l’usager est prêt à la payer en conséquence. Cette transformation radicale de la nature même de l’information doit être au cœur du débat relatif aux nouvelles méthodes d’enseignement.
En juillet 1998, Patrick Rebollar, professeur de français et d’informatique dans des universités japonaises, analyse l’impact de l’internet sur sa vie professionnelle: «Mon travail de recherche est différent, mon travail d’enseignant est différent, mon image en tant qu’enseignant-chercheur de langue et de littérature est totalement liée à l’ordinateur, ce qui a ses bons et ses mauvais côtés (surtout vers le haut de la hiérarchie universitaire, plutôt constituée de gens âgés et technologiquement récalcitrants). J’ai cessé de m’intéresser à certains collègues proches géographiquement mais qui n’ont rien de commun avec mes idées, pour entrer en contact avec des personnes inconnues et réparties dans différents pays (et que je rencontre parfois, à Paris ou à Tokyo, selon les vacances ou les colloques des uns ou des autres). La différence est d’abord un gain de temps, pour tout, puis un changement de méthode de documentation, puis de méthode d’enseignement privilégiant l’acquisition des méthodes de recherche par mes étudiants, au détriment des contenus (mais cela dépend des cours). Progressivement, le paradigme réticulaire l’emporte sur le paradigme hiérarchique - et je sais que certains enseignants m’en veulent à mort d’enseigner ça, et de le dire d’une façon aussi crue. Cependant ils sont obligés de s’y mettre…»
Professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, Russon Wooldridge relate en mai 2001: «Mes activités de recherche, autrefois menées dans une tour d'ivoire, se font maintenant presque uniquement par des collaborations locales ou à distance. (…) Tout mon enseignement exploite au maximum les ressources d'internet (le web et le courriel): les deux lieux communs d'un cours sont la salle de classe et le site du cours, sur lequel je mets tous les matériaux des cours. Je mets toutes les données de mes recherches des vingt dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes intégraux de dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j'édite un journal, je collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu'ils ne peuvent pas publier en ligne chez eux.»
L’internet permet une information en profondeur qu’aucun organe de presse, éditeur ou bibliothèque ne pouvait donner jusqu’ici: rapidité de propagation des informations, accès immédiat à de nombreux sites d’information, liens vers des articles et sources connexes, énormes capacités documentaires allant du général au spécialisé et réciproquement (cartes géographiques, notices biographiques, textes officiels, informations d’ordre politique, économique, social, culturel, etc.), grande variété d’illustrations (photos, graphiques, tableaux, vidéos, etc.), possibilité d’archivage avec moteur de recherche, etc.
Certains s'inquiètent des dérives commerciales du réseau. Lucie de Boutiny, romancière multimédia, relate en juin 2000: «Des stratégies utopistes avaient été mises en place mais je crains qu’internet ne soit plus aux mains d’internautes comme c’était le cas. L’intelligence collective virtuelle pourtant se défend bien dans divers forums ou listes de discussions, et ça, à défaut d’être souvent efficace, c’est beau. Dans l’utopie originelle, on aurait aimé profiter de ce nouveau média, notamment de communication, pour sortir de cette tarte à la crème qu’on se reçoit chaque jour, merci à la société du spectacle, et ne pas répéter les erreurs de la télévision qui n’est, du point de vue de l’art, jamais devenue un média de création ambitieux.»