Xavier Malbreil, auteur hypermédia, est plus optimiste. «Concernant l’avenir de l’internet, je le crois illimité, explique-t-il en mars 2001. Il ne faut pas confondre les gamelles que se prennent certaines start-up trop gourmandes, ou dont l’objectif était mal défini, et la réalité du net. Mettre des gens éloignés en contact, leur permettre d’interagir, et que chacun, s’il le désire, devienne son propre fournisseur de contenu, c’est une révolution dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure.»
Cet optimisme est partagé par Christian Vandendorpe, professeur à l’Université d’Ottawa, qui écrit à la même date: «Cet outil fabuleux qu’est le web peut accélérer les échanges entre les êtres, permettant des collaborations à distance et un épanouissement culturel sans précédent. Mais cet espace est encore fragile. (…) Il existe cependant des signes encourageants, notamment dans le développement des liaisons de personne à personne et surtout dans l’immense effort accompli par des millions d’internautes partout au monde pour en faire une zone riche et vivante.»
12.5. Ecriture et édition en ligne
De l’avis de Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de l’Université Paris 8, interviewé en février 2002, «les technologies numériques sont une chance extraordinaire du renouvellement du littéraire». Depuis 1998, de nombreux genres ont vu le jour: sites d’écriture hypermédia, oeuvres de fiction hypertexte, romans multimédias, hyper-romans, mail-romans, etc. Le texte fusionne avec l’image et le son en intégrant dessins, graphiques, photos, chansons, musique ou vidéos.
Lucie de Boutiny, qui participe à ce vaste mouvement, écrit en juin 2000: «Depuis l’archaïque minitel si décevant en matière de création télématique, c’est bien la première fois que, via le web, dans une civilisation de l’image, l’on voit de l’écrit partout présent 24 h / 24, 7 jours / 7. Je suis d’avis que si l’on réconcilie le texte avec l’image, l’écrit avec l’écran, le verbe se fera plus éloquent, le goût pour la langue plus raffiné et communément partagé.»
L’internet renouvelle aussi la manière d’écrire. Webmestre du site hypermédia cotres.net, Jean-Paul relate en juin 2000: «L’internet n’a pas changé ma vie, mais mon rapport à l’écriture. On n’écrit pas de la même manière pour un site que pour un scénario, une pièce de théâtre, etc. (…) Depuis, j’écris (compose, mets en page, en scène) directement à l’écran.»
Chose qu’on oublie trop souvent, il rappelle que toutes les fonctionnalités de l’internet étaient déjà en gestation dans le Macintosh - couramment appelé Mac - lancé en 1984 par Apple. Premier ordinateur personnel à disposer d’une interface graphique intuitive facilement utilisable par le non spécialiste, le Mac remporte un succès colossal parce qu’il facilite le rapport entre l’utilisateur et l’information.
«En fait, ce n'est pas sur la toile, c'est dans le premier Mac que j'ai découvert l'hypermédia à travers l'auto-apprentissage d'Hypercard, écrit Jean-Paul. Je me souviens encore de la stupeur dans laquelle j'ai été plongé, durant le mois qu'a duré mon apprentissage des notions de boutons, liens, navigation par analogies, par images, par objets. L'idée qu'un simple clic sur une zone de l'écran permettait d'ouvrir un éventail de piles de cartes dont chacune pouvait offrir de nouveaux boutons dont chacun ouvrait un nouvel éventail dont… bref l'apprentissage de tout ce qui aujourd'hui sur la toile est d'une banalité de base, cela m'a fait l'effet d'un coup de foudre (il paraît que Steve Jobs et son équipe eurent le même choc lorsqu'ils découvrirent l'ancêtre du Mac dans les laboratoires de Rank Xerox). Depuis, j'écris (compose, mets en page, en scène) directement à l'écran. L'état "imprimé" de mon travail n'est pas le stade final, le but; mais une forme parmi d'autres, qui privilégie la linéarité et l'image, et qui exclut le son et les images animées.»
Quelles sont les perspectives quelques années après? En janvier 2007, «l’hypermédia est maintenant une évidence. (…) La partie du public formée à cette école et s’intéressant à la littérature demandera de nouvelles formes de récit. Entre-temps, les juristes auront remplacé le "droit d’auteur" par un "droit d’entoileur", libérant mes ayant-droits de tout souci de royautés. L’argent commencera à circuler. Et les "auteurs" (?) pourront enfin prendre au corps la seule vraie question de cette histoire : le remplacement de la linéarité par la simultanéité, l’ubiquité. Ce que font déjà les jeux de stratégie, dans leur domaine. Et ce sera banzaï pour un siècle au moins de littérature hypermédiatique, avant de souffler un peu pour se regarder dans le rétroviseur.»
De même que la littérature numérique contribue au renouvellement du littéraire, l’édition électronique contribue au renouvellement de l’édition. Nombre d'auteurs mettent leurs espoirs dans l’édition électronique, commerciale ou non, pour bousculer une édition traditionnelle qui aurait fort besoin d’une cure de rajeunissement.