Document électronique? Document numérique? Livre électronique? Livre numérique? Un vocabulaire adapté reste à définir. Comme expliqué en 1995 par Jean-Gabriel Ganascia, directeur du Groupement d’intérêt scientifique (GIS) Sciences de la cognition, dans un compte-rendu du cycle de « réflexion de prospective » consacré au livre électronique, le terme «livre électronique», souvent utilisé en français, est «à la fois restrictif et inopportun». Ce terme est restrictif parce que le livre désigne «un support particulier de l’écrit qui est advenu à un moment donné dans l’histoire» alors que le document électronique comporte à la fois de l’écrit, de l’image et du son. Ce terme est également inopportun parce qu’on ne peut guère juxtaposer au terme «livre» le terme «électronique», «un nouvel objet immatériel défini par un ensemble de procédures d’accès et une structuration logique». De plus, qu’il s’agisse de sa forme exacte ou de sa fonction exacte, le statut même de ce qu’on appelle «livre électronique» n'est pas encore déterminé.
C’est aussi l’avis de Pierre Schweitzer, inventeur du projet @folio, une tablette numérique de lecture nomade, qui écrit en juillet 2002: «J’ai toujours trouvé l’expression "livre électronique" très trompeuse, piégeuse même. Car quand on dit "livre", on voit un objet trivial en papier, tellement courant qu’il est devenu anodin et invisible… alors qu’il s’agit en fait d’un summum technologique à l’échelle d’une civilisation. Donc le terme "livre" renvoie sans s’en rendre compte à la dimension éditoriale - le contenu -, puisque "l’objet technique", génial, n’est pas vraiment vu, réalisé… Et de ce point de vue, cette dimension-là du livre, comme objet technique permettant la mise en page, le feuilletage, la conservation, la distribution, la commercialisation, la diffusion, l’échange, etc., des oeuvres et des savoirs, est absolument indépassable. Quand on lui colle "électronique" ou "numérique" derrière, cela renvoie à tout autre chose: il ne s’agit pas de la dimension indépassable du codex, mais de l’exploit inouï du flux qui permet de transmettre à distance, de recharger une mémoire, etc., et tout ça n’a rien à voir avec le génie originel du codex! C’est autre chose, autour d’internet, de l’histoire du télégraphe, du téléphone, des réseaux…»
Nous vivons une période transitoire quelque peu inconfortable, marquée par la généralisation des documents numériques et la numérisation à grande échelle des documents imprimés, mais qui reste encore fidèle au papier. Pour des raisons aussi bien pratiques que sentimentales, les amoureux du livre peuvent difficilement se passer du livre imprimé et de ce matériau qu'est le papier, dont certains nous prédisent régulièrement la mort prochaine mais dont la longévité risque de nous surprendre.
Il ne semble d’ailleurs pas opportun d’opposer livre numérique et livre imprimé, comme le rappelle Olivier Pujol, promoteur du Cybook, une tablette électronique de lecture. «Le livre électronique, permettant la lecture numérique, ne concurrence pas le papier, écrit-il en décembre 2000. C’est un complément de lecture, qui ouvre de nouvelles perspectives pour la diffusion de l’écrit et des oeuvres mêlant le mot et d’autres médias (image, son, image animée…). Les projections montrent une stabilité de l’usage du papier pour la lecture, mais une croissance de l’industrie de l’édition, tirée par la lecture numérique, et le livre électronique. De la même façon que la musique numérique a permis aux mélomanes d’accéder plus facilement à la musique, la lecture numérique supprime, pour les jeunes générations comme pour les autres, beaucoup de freins à l’accès à l’écrit.»
Après avoir sonné un peu vite le glas du papier, on ne parle plus du «tout numérique» pour le proche avenir, mais plutôt de la juxtaposition «papier et pixel», et de la publication simultanée d’un livre en deux versions. Il reste au livre numérique à faire ses preuves face au livre imprimé, un modèle économique qui a plus de cinq cents ans et qui est parfaitement rôdé. Le travail est gigantesque et comprend entre autres la constitution des collections, la mise en place d’un réseau de distribution, l’amélioration des supports de lecture et la baisse de leur prix. Plus important encore, les lecteurs doivent s’habituer à lire des livres à l’écran. Si elle offre des avantages certains (recherche textuelle, sommaire affiché en permanence, etc.), de l'avis général, l’utilisation d’une machine - ordinateur, assistant personnel, téléphone portable, smartphone ou tablette électronique - n'égale pas encore le confort procuré par le livre imprimé. Toutefois, malgré les difficultés rencontrées, les adeptes de la lecture numérique sont de plus en plus nombreux. Ils attendent patiemment des appareils de lecture plus satisfaisants, ou encore des livres et journaux électroniques sur support souple.
Pour les livres et revues scientifiques et techniques, qu'il est nécessaire d'actualiser régulièrement, les technologies numériques conduisent à repenser complètement la signification même de publication, et à s’orienter vers une diffusion en ligne. Les tirages papier restent toujours possibles à titre ponctuel. Des universités diffusent désormais des manuels « sur mesure » composés d’un choix de chapitres et d’articles sélectionnés dans une base de données, auxquels s’ajoutent les commentaires des professeurs. Pour un séminaire, un très petit tirage peut être fait à la demande à partir de documents transmis par voie électronique à un imprimeur. Quant aux revues en ligne, elles passent souvent un partenariat avec une société spécialisée dans l'impression à la demande.
Enseignante-chercheuse à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE, Paris-Sorbonne), Marie-Joseph Pierre écrit en février 2003: «Il me paraît évident que la publication des articles et ouvrages au moins scientifiques se fera de plus en plus sous forme numérique, ce qui permettra aux chercheurs d’avoir accès à d’énormes banques de données, constamment et immédiatement évolutives, permettant en outre le contact direct et le dialogue entre les auteurs. Nos organismes de tutelle, comme le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) par exemple, ont déjà commencé à contraindre les chercheurs à publier sous ce mode, et incitent fortement les laboratoires à diffuser ainsi leurs recherches pour qu’elles soient rapidement disponibles. Nos rapports d’activité à deux et à quatre ans – ces énormes dossiers peineux résumant nos labeurs – devraient prochainement se faire sous cette forme. Le papier ne disparaîtra pas pour autant, et je crois même que la consommation ne diminuera pas… Car lorsque l’on veut travailler sur un texte, le livre est beaucoup plus maniable. Je m’aperçois dans mon domaine que les revues qui ont commencé récemment sous forme numérique commencent à être aussi imprimées et diffusées sur papier dignement relié. Le passage de l’un à l’autre peut permettre des révisions et du recul, et cela me paraît très intéressant.»
Editeur puis consultant en édition électronique, Nicolas Pewny écrit en février 2003: «Je vois le livre numérique du futur comme un “ouvrage total” réunissant textes, sons, images, vidéo, interactivité: une nouvelle manière de concevoir et d’écrire et de lire, peut-être sur un livre unique, sans cesse renouvelable, qui contiendrait tout ce que l’on a lu, unique et multiple compagnon.»
Marc Autret, journaliste et infographiste, écrit pour sa part en décembre 2006 : «Sans vouloir faire dans la divination, je suis convaincu que l’e-book (ou "ebook": impossible de trancher!) a un grand avenir dans tous les secteurs de la non-fiction. Je parle ici de livre numérique en termes de "logiciel", pas en terme de support physique dédié (les conjectures étant plus incertaines sur ce dernier point). Les éditeurs de guides, d’encyclopédies et d’ouvrages informatifs en général considèrent encore l’e-book comme une déclinaison très secondaire du livre imprimé, sans doute parce que le modèle commercial et la sécurité de cette exploitation ne leur semblent pas tout à fait stabilisés aujourd’hui. Mais c’est une question de temps. Les e-books non commerciaux émergent déjà un peu partout et opèrent d’une certaine façon un défrichage des possibles. Il y a au moins deux axes qui émergent: 1) une interface de lecture/consultation de plus en plus attractive et fonctionnelle (navigation, recherche, restructuration à la volée, annotations de l’utilisateur, quizz interactif…); 2) une intégration multimédia (vidéo, son, infographie animée, base de données, etc.) désormais fortement couplée au web. Aucun livre physique n’offre de telles fonctionnalités. J’imagine donc l’e-book de demain comme une sorte de wiki cristallisé, empaqueté dans un format. Quelle sera alors sa valeur propre? Celle d’un livre: l’unité et la qualité du travail éditorial!»
Pierre Schweitzer, inventeur du projet @folio, fait à nouveau le point en janvier 2007: «La lecture numérique dépasse de loin, de très loin même, la seule question du "livre" ou de la presse, Le livre et le journal restent et resteront encore, pour longtemps, des supports de lecture techniquement indépassables pour les contenus de valeur ou pour ceux dépassant un seuil critique de diffusion. Bien que leur modèle économique puisse encore évoluer (comme pour les "gratuits" la presse grand public), je ne vois pas de bouleversement radical à l’échelle d’une seule génération. Au-delà de cette génération, l’avenir nous le dira. On verra bien. Pour autant, d’autres types de contenus se développent sur les réseaux. Internet défie l’imprimé sur ce terrain-là : celui de la diffusion en réseau (dématérialisée = coût marginal nul) des oeuvres et des savoirs. Là où l’imprimé ne parvient pas à équilibrer ses coûts. Là où de nouveaux acteurs peuvent venir prendre leur place.