2. INTRODUCTION

L’internet et les technologies numériques bouleversent le monde du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le livre se convertit. Si le livre imprimé a toujours sa place, d’autres supports se développent, et les habitudes de travail changent. On voit apparaître les textes électroniques, les bibliothèques numériques, les librairies en ligne, les éditeurs électroniques, les encyclopédies en ligne, les oeuvres hypermédias, les logiciels de lecture et les appareils de lecture dédiés. Le web devient une vaste encyclopédie et le patrimoine mondial est en cours de numérisation. Le papier électronique est pour bientôt.

Apparu en 1974, l’internet est d’abord un phénomène expérimental enthousiasmant quelques branchés. A partir de 1983, il relie les centres de recherche et les universités. Suite à l’apparition du web en 1990 et du premier navigateur en 1993, il envahit notre vie quotidienne. Les signes cabalistiques des adresses web fleurissent sur les livres, les journaux, les affiches et les publicités. La presse s’enflamme pour ce nouveau médium. La majuscule d’origine d’Internet s’estompe. Internet devient l’internet, avec un «i» minuscule. De nom propre il devient nom commun, au même titre que l’ordinateur, le téléphone, le fax et le minitel. La même remarque vaut pour le World Wide Web, qui devient tout simplement le web.

Alors que leur vie professionnelle était relativement stable jusque-là, les professionnels du livre doivent composer avec un outil nouveau venu bousculer l’imprimé pluricentenaire. Antagonisme ou complémentarité? L’internet avale-t-il vraiment le monde de l’imprimé? L’internet révolutionne-t-il vraiment le monde du livre, au même titre que l’imprimerie en d’autres temps? Certains annoncent même la mort prochaine du papier traditionnel et son remplacement par le papier électronique.

Au début des années 2000, des milliers d’oeuvres du domaine public sont en accès libre sur le web. Les libraires et les éditeurs ont pour la plupart un site web. Certains naissent directement sur le web, avec la totalité de leurs transactions s'effectuant via l’internet. De plus en plus de livres et revues ne sont disponibles qu’en version numérique, pour éviter les coûts d’une publication imprimée. L’internet devient indispensable pour se documenter, avoir accès aux documents et élargir ses connaissances. Le web devient une gigantesque encyclopédie, une énorme bibliothèque, une immense librairie et un médium des plus complets. De statique dans les livres imprimés, l’information devient fluide, avec possibilité d’actualisation constante.

A ceci s’ajoute la mise au point de technologies numériques pour faire passer les oeuvres du papier à l’écran, pour concevoir des logiciels de lecture et pour mettre au point des appareils de lecture. Le livre imprimé doit désormais compter avec le livre numérique, qu’on peut lire sur son ordinateur, sur son assistant personnel (PDA), sur son téléphone ou sur un appareil dédié. Des écrivains explorent les possibilités offertes par l’hyperlien et le courriel pour créer des oeuvres d’un genre nouveau.

Contrairement aux pronostics un peu rapides de quelques spécialistes enthousiastes, le livre imprimé n’est pas menacé pour autant, loin s’en faut, et il est un peu tôt pour pleurer la mort du papier. On a désormais deux supports - papier et numérique - au lieu d’un seul. Si les lecteurs sont maintenant nombreux à utiliser les ressources offertes par le numérique, peu d'entre eux sont devenus pour autant des adeptes du «zéro papier», et beaucoup restent amoureux du livre imprimé, à la fois pour son côté pratique et pour le plaisir de l’objet.

Le livre imprimé a cinq siècles et demi. Le livre numérique a tout juste 35 ans. Il est né avec le Projet Gutenberg, créé en juillet 1971 par Michael Hart pour distribuer gratuitement les oeuvres du domaine public par voie électronique. Si on le réduit à son aspect commercial, il est né en mai 1998 avec la mise en vente des premiers titres numériques par les éditions 00h00.

Signe des temps, en novembre 2000, la British Library met en ligne la version numérique de la Bible de Gutenberg, premier livre à avoir jamais été imprimé. Datant de 1454 ou 1455, cette Bible aurait été imprimée par Gutenberg en 180 exemplaires dans son atelier de Mayence, en Allemagne. 48 exemplaires, dont certains incomplets, existeraient toujours. La British Library en possède deux versions complètes, et une partielle. En mars 2000, dix chercheurs et experts techniques de l’Université Keio de Tokyo et de NTT (Nippon Telegraph and Telephone Communications) viennent travailler sur place pendant deux semaines pour numériser les deux versions complètes, légèrement différentes.

Le présent livre se base à la fois sur le suivi de l’actualité et sur une centaine d’entretiens menés par courriel dans nombre de pays et sur plusieurs années, les mêmes personnes étant souvent interviewées plusieurs fois. Il ne prend malheureusement pas en compte - ou si peu - les vastes domaines que sont les manuels d’enseignement et les livres pour enfants. On ne parle donc ni du cartable électronique ni de Harry Potter, excepté pour son édition en braille. Les quelque 250 pages de ce livre ne peuvent couvrir les multiples facettes d’un sujet qui évolue sans arrêt. Tenter de faire le tour de la question ne signifie pas prétendre à l’exhaustivité, malheureusement. On s’est également efforcé d’éviter le jargon informatique réservé aux initiés, ce qui n’est pas toujours facile. Tout en restant modeste, parce que tenter de concilier analyse et synthèse est loin d’être évident. Et coller à l’actualité tout en gardant le recul nécessaire est souvent une gageure.