= Quelques concepts
L'internet est bien plus qu'une invention purement technique. Sur le site de l'Internet Society, organisme professionnel international fondé en 1992 pour coordonner et promouvoir le développement de l'internet, le document "The Brief History of Internet" propose de l'internet une triple définition. L'internet est: (a) un instrument de diffusion internationale, (b) un mécanisme de diffusion de l'information, (c) un moyen de collaboration et d'interaction entre les individus et les ordinateurs, indépendamment de leur situation géographique.
Selon ce document, bien plus que toute autre invention (télégraphe, téléphone, radio ou ordinateur), l'internet révolutionne de fond en comble le monde des communications. Il représente l'un des exemples les plus réussis d'interaction entre un investissement soutenu dans la recherche et le développement d'une infrastructure de l'information, tous deux l'objet d'un réel partenariat entre les gouvernements, les universités et les entreprises.
Sur le site du World Wide Web Consortium (W3C), fondé en octobre 1994 pour développer les protocoles communs nécessaires au web, l'écrivain Bruce Sterling décrit le développement spectaculaire de l'internet dans le document "Short History of the Internet". L'internet se développe plus vite que les téléphones cellulaires ou les télécopieurs. En 1996, sa croissance est de 20% par mois. Le nombre des machines ayant une connexion directe TCP/IP a doublé depuis 1988. D'abord présent dans l'armée et les instituts de recherche, l'internet déferle dans les écoles, les universités et les bibliothèques, et il est également pris d'assaut par le secteur commercial.
Bruce Sterling s'intéresse aussi aux raisons pour lesquelles on se connecte à l'internet. Une des raisons essentielles lui semble être la liberté. L'internet est un exemple d'«anarchie réelle, moderne et fonctionnelle». Il n'y a pas de censeurs officiels (tout au moins les premières années, NDLR), de patrons, de comités de direction ou d'actionnaires. Toute personne peut parler d'égale à égale avec une autre, du moment qu'elle se conforme aux protocoles TCP/IP, des procotoles qui ne sont pas sociaux ou politiques mais strictement techniques.
Bruce Sterling indique enfin que l'internet est aussi une bonne affaire commerciale. Contrairement à la téléphonie traditionnelle (de l'époque, NDLR), il n'y a pas de frais longue distance. Et, contrairement aux réseaux informatiques commerciaux, il n'y pas de frais d'accès. En fait, l'internet, qui n'existe même pas officiellement en tant qu'entité, n'a pas de facturation propre. Chaque groupe ayant accès à l'internet est responsable de ses propres machines et de ses propres connexions.
L'internet concurrence-t-il la télévision et de la lecture? se demandent avec inquiétude les médias traditionnels. Au Québec, où 30,7% de la population est connectée à l'internet en mars 1998, un sondage réalisé par l'institut Som pour le magazine en ligne Branchez-vous! indique que 28,8% des Québécois connectés regardent moins la télévision qu'avant. Par contre, seuls 12,1% lisent moins, ce qui, d'après le quotidien en ligne Multimédium, est «plutôt encourageant pour le ministère de la Culture et des Communications qui a la double tâche de favoriser l'essor de l'inforoute et celui… de la lecture!»
En France, lors d'un entretien avec Annick Rivoire publié dans le quotidien Libération du 16 janvier 1998, le philosophe Pierre Lévy explique que l'internet va contribuer à la fin des monopoles: «Le réseau désenclave, donne plus de chance aux petits. On crie "ah! le monopole de Microsoft", mais on oublie de dire que l'internet sonne la fin du monopole de la presse, de la radio et de la télévision, et de tous les intermédiaires.» Pierre Lévy définit aussi ce qu'il appelle «l'intelligence collective»: «Les réseaux permettent de mettre en commun nos mémoires, nos compétences, nos imaginations, nos projets, nos idées, et de faire en sorte que toutes les différences, les singularités se relancent les unes les autres, entrent en complémentarité, en synergie.»
Le philosophe Timothy Leary constate en 1994 dans son livre "Chaos et cyberculture": «Jamais l'individu n'a eu à sa portée un tel pouvoir. Mais, à l'âge de l'information, il faut saisir les signaux. Populariser signifie "rendre accessible au peuple". Aujourd'hui, le rôle du philosophe est de personnaliser, de populariser et d'humaniser les concepts informatiques, de façon à ce que personne ne se sente exclu.»
Il nous faut cependant garder la tête froide. Pour contrer à la fois ceux qui mettent les technologies sur un piédestal et ceux qui y sont systématiquement hostiles, un mouvement appelé Technorealism est lancé sur le web en mars 1998 aux Etats-Unis. Les idées émises dans "Technorealism Overview" sont ensuite reprises au Québec dans le "Manifeste pour un technoréalisme". Ce manifeste s'appuie sur les huit principes suivants: (1) les technologies ne sont pas neutres, (2) l'internet est un média révolutionnaire, mais ce n'est pas une utopie, (3) le gouvernement a un rôle important à jouer dans le cyberespace, (4) l'information n'est pas un gage de connaissance, (5) brancher les écoles n'assurera pas une éducation de meilleure qualité, (6) l'information doit être protégée (en relation avec le droit d'auteur, NDLR), (7) les ondes sont du domaine public et c'est le public qui devrait en tirer les bénéfices, (8) une bonne compréhension des technologies devrait constituer un des fondements de la citoyenneté.