Il n'est pas présumable que Charette ait montré des prétentions ouvertes au poste de généralissime. Il ne pouvait pas raisonnablement conserver le moindre espoir d'être nommé; il était peu connu dans les armées d'Anjou et du centre; il n'avait eu aucune relation directe avec elles, à l'exception de M. Royrand; l'on ne pense pas qu'il eût envisagé les autres chefs à cette époque; il députa deux ou trois officiers à l'assemblée qui devait faire l'élection, et il aura été mécontent, comme beaucoup d'autres, de la promotion de M. d'Elbée qui, à la vérité, ne méritait pas la préférence. On aura peut-être envisagé les réflexions qu'il aura faites sur ce choix, comme le dépit de l'amour-propre offensé.

Il serait plus exact de croire que Charette s'imaginait qu'on devait, dans cette assemblée de chefs, s'occuper non-seulement du chef principal mais de l'organisation de toutes les armées, opération qui, dans le fait, aurait été bien sage. Charette eût voulu, dans ce cas, être élevé au commandement de l'armée du Bas-Poitou, c'est-à-dire de tout le territoire insurgé qu'il gouverna après le passage de la Loire. Tout le pays eût ainsi été divisé en trois armées principales, et relativement au nombre, à l'importance et aux ressources territoriales, Charette eût commandé incontestablement la seconde.

Il aura donc été très-piqué d'une omission qui le laissait à la tête d'une bande assez médiocre, et toujours en butte aux tiraillemens, aux intrigues et l'insubordination des autres chefs. Si son projet eût réussi, la nomination d'un généralissime l'eût peu gêné, tant parce que le commandement du centre de celui-ci eût été éloigné, que parce que l'obéissance de chef à chef était dans ce temps-là très-imparfaite.

VI.

Charette avait commis une faute grossière dans l'établissement de son camp de Légé, et qui lui ôtait absolument toute facilité de résister à l'invasion des républicains et aux attaques qu'ils auraient dirigées contre lui dans cet endroit. Légé était couvert de tous côtés par des arbres et des haies touffues, retranchemens naturels qui s'adaptaient merveilleusement au génie militaire des insurgés. Charette détruisit cet avantage de fond en comble; il fit abattre tous les arbres, raser les buissons, et convertit Légé en une vaste plaine. Son aimée travailla pendant tout l'été de 1793 à cette imprudente opération. Dès ce moment le poste ne fut plus tenable pour des paysans qui l'abandonnaient aussitôt qu'ils apercevaient l'ennemi; et il devint pour celui-ci un poste de prédilection qu'il occupa constamment dans la suite, et qui le plaçait au centre du pays insurgé. On ne conçoit pas comment les expériences malheureuses, faites par Charette dans les endroits trop découverts, ne lui avaient pas fait rejeter ce projet insensé; mais c'est encore dans cette occasion qu'on remarque une des principales nuances de son caractère, la suffisance et la présomption. En traçant à Légé un camp retranché, il singeait le général d'une armée régulière.

VII.

Charette montra dans sa première lutte contre le général Haxo une autre nuance de son caractère, la légèreté et l'imprévoyance unies à beaucoup de bravoure et de fermeté. C'est bien dans cette occasion qu'on remarque qu'il n'adoptait aucun plan militaire, mais qu'il vivait au jour le jour, bravant le danger lorsqu'il se présentait, mais ne sachant ni le calculer, ni faire naître ou préparer des circonstances avantageuses. Après la prise de Noirmoutier, Charette n'y demeura que quelques jours; il les employa à faire entrer quelques vivres dans la place et à expédier un aviso en Angleterre. Ce fut La Roberie aîné, officier de mérite, qu'il y envoya. La garnison qu'il laissa à Noirmoutier était d'environ huit cents hommes, et ce poste fut médiocrement envié par les soldats de son armée, qui avaient une répugnance invincible pour toute position où l'on n'avait point de retraite. Le gouverneur était un M. de Tinguy, officier peu connu, et qui, parmi plusieurs autres officiers restés aussi dans la place, ne devait pas jouir d'une grande autorité.

Charette ramena donc incontinent son armée à Touvois, à une lieue de Légé, apparemment parce que cela le rapprochait de sa nouvelle conquête, et qu'il avait éprouvé devant une division de l'armée de Mayence, qu'il n'y avait aucune résistance à tenter dans son ancien poste qui équivalait à une rase campagne: il y campa pendant plus de trois semaines. Enfin, vers le milieu de novembre 1793, Haxo sortit de Nantes et entra par plusieurs points sur le pays insurgé. La division des Sables pénétra aussi, et Charette vit qu'il allait être enveloppé à Touvois, pendant que la division de l'armée de Haxo, qui avait débouché par Machecoul, lui couperait la retraite de Noirmoutiers. Dans une position aussi épineuse, Charette devait prendre un parti décisif, et il n'en prit point; il décampa de Touvois, s'avança vers la Garnache et Saint-Gervais: Haxo le suivait rapidement à la tête de quatre à cinq mille hommes et de l'artillerie.

Charette essaya un instant de lui résister dans ce dernier endroit, mais il fut chassé à coups de canon et acculé dans Bouin, dont il ne se tira avec sa troupe qu'en franchissant ou traversant les fossés. Il laissa là une belle artillerie, ses caissons, ses équipages. Son armée ne sauva qu'un seul cheval, celui de La Roberie; mais l'on ne sache pas qu'elle ait tué les autres ni encloué ses canons. Elle effectuait une retraite ou plutôt une déroute précipitée, accompagnée du plus grand désordre, et, certainement, elle n'eut pas le temps, ni peut-être la pensée de détruire les ressources qu'elle était forcée d'abandonner à l'ennemi. Ce désastre n'avait point été prévu, et il était bien facile de l'éviter. Charette devait examiner, en sortant de Touvois, s'il avait une force suffisante pour défendre Noirmoutiers et pour en empêcher le siège; il ne pouvait s'agir de s'y enterrer, car alors tout le parti se serait trouvé concentré dans un seul point, et il était irrévocablement abattu par la chute de ce lieu de refuge. Pour prendre une pareille résolution, il eût fallu attendre à une époque déterminée un secours que l'Angleterre aurait envoyé, et qui eût été capable de faire lever le siège. Ce plan était donc impraticable, quand même on admettrait, ce qui eût éprouvé une grande difficulté, que l'armée eût consenti à l'exécuter.

Et si l'armée de Charette était trop faible pour tenir tête à l'ennemi, il fallait donc se garder soigneusement de se laisser engager avec tous ses moyens militaires sur un terrain désavantageux, et qui ne laissait aux insurgés, en cas de défaite, que la perspective d'une destruction totale.