Le camp dont l'attaque, est sans contredit, un des plus beaux faits d'armes du général vendéen, n'était point assis à Saint-Christophe, mais à Freligné, auprès d'une chapelle de ce nom, à un quart de lieue de Touvois. Les républicains avaient un détachement dans le premier endroit, et c'est sur ce point que la troupe battue effectua une retraite bien difficile; la garnison de ce camp était de quinze cents hommes, et plus de la moitié fut tuée. Les Vendéens montrèrent dans cette occasion une valeur et une fermeté que l'on ne pouvait pas raisonnablement attendre; l'événement seul justifia l'attaque d'un poste que l'on regardait comme imprenable par des troupes irrégulières.
Le camp des Chrimières, que Charette força quelques jours après, n'était pas aussi fort et aussi nombreux: celui-ci fut surpris dans un moment où l'ennemi était mal préparé. Les soldats avaient lavé et nettoyé leurs armes ce jour-là, et un grand nombre était répandu dans les vignes dont la maturité approchait. Cette attaque imprévue était la suite de la défaveur qui entourait les républicains et de l'impossibilité dans laquelle ils s'étaient placés, par leurs cruautés, de recevoir aucun renseignement. Les localistes, avec qui ils vivaient sans défiance, étaient les premiers à les trahir; ainsi les Vendéens étaient prévenus à temps de toutes les occasions favorables qui se présentaient, et les républicains ne l'étaient jamais. On ne peut se faire une idée de la haine profonde, de l'horreur que ceux-ci avaient excitées dans le pays insurgé; les femmes, les enfans en étaient envenimés; ces sentimens étaient comme mêlés dans leur substance, et portés au dernier degré d'exaltation.
IX.
On ne peut néanmoins dissimuler que la fureur des soldats républicains s'était grandement ralentie pendant cet été de 1794, et avant l'événement du 9 thermidor qui l'adoucit encore bien davantage. Le retour aux maximes de modération qui fit sourire l'humanité désolée, commença d'affaiblir le parti des insurgés; il brisait ou du moins relâchait son principal ressort, le désespoir du malheur, la nécessité toujours présente de vaincre ou de périr: aussi peut-on remarquer que, depuis cette amélioration dans l'opinion, les Vendées ne donnèrent plus le spectacle d'actions aussi brillantes et aussi courageuses que pendant la période de la terreur.
Ce camp de Freligné, dont on parlait à l'instant, et qui resta plusieurs semaines sans être menacé, déploya constamment une manière opposée à la marche dévastatrice des colonnes qui avaient fait les campagnes d'hiver: il avait été établi en cet endroit, quelque temps avant la récolte, et couvrant un pays fertile et découvert, entretenant des communications journalières avec Machecoul et Challains, il inspirait des craintes bien vives à tous les cultivateurs qui voyaient mûrir leurs moissons sur cette partie du territoire. Ces malheureux n'avaient d'autre perspective que la mort donnée par l'ennemi ou par la famine plus cruelle encore; une position aussi critique enhardit quelques-uns d'entre eux; ils se hasardèrent à couper leurs grains, quelque chose qui leur en pût arriver. Les cavaliers républicains les aperçurent et ne les inquiétèrent point; ils rassurèrent même les fuyards, et cette épreuve, bientôt connue, rappela de toutes parts les moissonneurs effrayés, en ne guérissant partout qu'une bien faible partie de leur défiance.
La position de ces pauvres laboureurs était difficile; une expérience affreuse leur avait prouvé que ces intervalles d'une douceur apparente n'avaient été précédemment que le sommeil du tigre; que l'ennemi avait quelquefois endormi leur vigilance et leur précaution, et recommencé tout-à-coup ses actes de barbarie. Freligné était précisément situé dans cette paroisse de Falleron, dont la plupart des hommes avaient été égorgés, l'hiver passé, au camp de Légé où les républicains les avaient attirés sous l'espoir de la paix après la leur avoir jurée dans un banquet, après leur avoir présenté la coupe de la réconciliation: une catastrophe aussi récente avait gravé dans les âmes de terribles souvenirs.
Les paysans de ce canton, pressés de ramasser leur subsistance et celle de leurs enfans, devaient éprouver de grandes craintes; d'un autre côté, ils devaient la cacher aux républicains qui les environnaient à tout instant; et il leur fallait encore, par la démonstration l'un dévouement bien prononcé, empêcher que les chefs vendéens ne prissent ombrage de ces relations équivoques, toute communication prétendue volontaire avec les républicains étant punie de la peine de mort; et les délateurs ne manquaient pas plus dans ce parti que dans le parti patriote: la même espèce d'hommes jouait ce rôle infâme; les mômes motifs les animaient; c'était également des sans-culottes royalistes que peignaient la prospérité de leurs voisins et la soif de leurs dépouilles; et la crédulité, exagérée par la peur, assassinait, sur ces rapports, des hommes qui n'avaient d'autres torts que d'avoir allumé les désirs de quelques misérables.
Ainsi le même mobile tyrannisait pareillement les deux partis les plus opposés; la terreur avait peuplé les armées républicaines, elle entretint aussi les réunions des insurgés. Ces bandes s'affaiblirent en nombre et en audace dès que le paysan, lassé de cette lutte sanglante, et désespérant d'atteindre le but de ses premiers efforts, acquit la certitude qu'il pourrait désormais respirer sous son toit, et cultiver en paix le champ de ses pères: sa répugnance à combattre de nouveau éclata d'une manière bien sensible, lorsque Charette rompit la paix de Jacmaye.
Lorsqu'on fit à Charette les premières ouvertures de paix, et que l'on fit entrevoir à ses officiers que l'état critique des insurgés pourrait se terminer par un dénoûment qu'on n'eût jamais dû prévoir, ces propositions conciliatrices arrivèrent dans un moment très-propre à les faire accueillir; la résistance était devenue, pour ainsi dire, impossible.
Les Vendéens étaient alors à peu près sans munitions. Je vis poser en fait, dans un conseil de guerre où la plupart des chefs étaient réunis pour réfuter l'opiniâtreté de quelques-uns d'entre eux qui votaient pour la continuation de la guerre, qu'en exceptant les cartouches que chaque soldat pouvait avoir à sa disposition, l'on n'avait pas en magasin trente livres de poudre. Ce fait était précisé devant Charette, les généraux de l'armée du centre, et les principaux officiers des deux corps, et il ne fut démenti par personne.