En effet, depuis bien du temps l'on n'avait emporté aucune place qui eût servi d'entrepôt pour des munitions de guerre. Les républicains ne menaient plus d'artillerie avec eux. Le soldat portait toutes ses cartouches avec lui. Les insurgés ne profitaient donc que de celles trouvées sur les ennemis morts ou prisonniers. Les camps retranchés dont ils s'étaient emparés étaient dépourvus de caissons; les cartouches manquaient, assure-t-on, aux républicains de Freligné: ainsi il devait arriver un instant, et cet instant était tout proche, où les insurgés auraient été dans l'impossibilité de brûler une seule amorce.

Aussi, pendant l'intervalle de la pacification, tous les soins des chefs se portèrent sur cet objet intéressant. Les communications les plus actives furent entretenues avec Nantes par des Vendéens affidés qui s'y procuraient de la poudre, et reformaient peu à peu le matériel de chaque division: ces approvisionnemens n'étaient pas difficiles. Nantes était alors peuplée de mécontens, d'hommes qui soupiraient après le retour de la royauté et qui favorisèrent de tout leur pouvoir les manoeuvres des insurgés.

Mais, en définitive, on ne pense pas que ces manoeuvres eussent été favorables au parti vendéen: si elles lui procurèrent quelques munitions, elles livrèrent aussi à l'ennemi le secret de ses forces et du mode sous lequel elles avaient été employées, parce que, de la part de ces hommes simples et grossiers, le récit détaillé de leurs succès passés était toujours le langage de l'indiscrétion. Ainsi la Vendée se vit enlever son rempart principal, le prestige qui avait couvert jusque-là ses opérations militaires et avait fasciné les yeux de ses ennemis sur sa puissance réelle: le mystère d'illusion fut dévoilé, et les patriotes purent appliquer à ce pays l'apologue des bâtons flottans sur l'onde.

En second lieu, depuis que les moeurs des soldats républicains s'étaient adoucies, les habitans qui environnaient leurs postes avaient pu se procurer les papiers publics; les patriotes cherchaient même à répandre ceux qui contenaient des nouvelles avantageuses à leur cause; et à l'époque que l'on rappelle, quelques-unes des puissances coalisées avaient ou subi le joug de la république, ou fait la paix avec elle. Cette circonstance était connue des chefs qui la cachaient sans doute à leurs soldats, mais qui ne pouvaient se dissimuler combien les chances étaient inégales à combattre un parti que l'Europe entière désespérait d'abattre: ils devaient donc pencher vers la pacification offerte.

En troisième lieu, le parti vendéen, malgré ses succès de 1794, avait été cruellement affaibli. Toute la partie du marais de Beauvoir et Soullones avait été soumise dans l'été de cette dernière année; ses canaux, pendant les inondations, rendaient le pays impénétrable; mais les chaleurs, le retour de la belle saison, lui ôtaient ce moyen de défense, et alors des républicains y entrèrent sans peine. Le parti vendéen ne perdait pas sans doute des auxiliaires bien courageux, mais il perdait la portion la plus intéressante de son territoire, sous le rapport des subsistances.

Enfin, le repos laissé aux insurgés depuis la récolte, pendant trois ou quatre mois; le loisir de calculer et d'apprécier l'étendue des calamités passées; le souvenir des privations, des besoins en tout genre qu'ils avaient éprouvés; la crainte de voir ou brûler ou ravir encore les fruits de la récolte qu'on avait été si heureux de ramasser, et l'idée si pénible que tant de périls et de désastres n'avaient point changé la face des choses: toutes ces considérations réunies glaçaient l'ame du soldat, et il eût désiré hautement la paix, si les craintes dont on l'entourait lui avaient permis de croire à une paix solide.

Il est certain toutefois que cette pacification fut accompagnée de grandes précautions et d'un appareil extraordinaire: Charette avait été logé avec les autres généraux vendéens et huit principaux officiers au château de la Jaunaye; la cavalerie qui leur servait d'escorte était stationnée dans un château voisin.

Le local des conférences avait été établi, au milieu d'une lande située à quelque distance du premier château, sous une tente ou pavillon dressé à cette fin; chaque jour, à une heure convenue, les représentans du peuple et les chefs insurgés s'y rendaient respectivement avec une escorte déterminée qui se rangeait en bataille des deux côtés du pavillon, à la distance de quelques centaines de pas.

Les négociations durèrent plusieurs jours: les négociateurs de chaque parti étaient en nombre égal; d'un côté figuraient neuf représentans membres de la Convention; les insurgés étaient représentés par trois généraux, un chef de division, et quatre employés civils.

La manie de la déclamation et l'enthousiasme de la tribune étaient tellement épidémiques dans ces temps de délire, que la tente de la Jaunaye ne put être à l'abri de cette fureur oratoire; les représentans y prononçaient de longs discours avec l'accent et le geste le plus animés; très-souvent ils ne s'entendaient pas entre eux, et cette contrariété donnait à la discussion un nouveau degré de véhémence.