Les négociateurs vendéens éprouvaient dans cette lutte une grande infériorité. Retranchés dans leurs forêts, au milieu d'un peuple grossier, demeurés étrangers pendant près de deux ans à toutes les discussions politiques qui avaient ébranlé l'État, et amené tant d'événemens et de catastrophes, ils étaient peu capables d'improviser et d'imiter le langage de leurs adversaires: aussi, pour ne pas rester au dépourvu, rédigeaient-ils, dans l'intervalle de chaque conférence, des factum en réponse aux objections de la veille; et comme leur opinion était toujours énoncée avec franchise et une certaine rudesse, ces notes ouvraient un vaste champ à l'éloquence révolutionnaire des députés, et devenaient pour eux une source intarissable de babil.
Du reste, ce qui prouve à quel degré de barbarie cette guerre civile avait amené le peuple, et que le droit des gens n'y était pas plus respecté qu'au milieu des nations les plus sauvages, c'est que M. Ruteau, qui fut le premier et le principal entremetteur de la négociation, courut les plus grands dangers en abordant dans la Vendée, quoiqu'il s'annonçât comme porteur de paroles de paix; il eut toutes les peines imaginables à désarmer la défiance des paysans qui le rencontrèrent, et à se faire conduire au quartier-général le plus voisin, celui de La Roberie qui occupait Saint-Philibert de Grand-Lieu; celui-ci le mena sur-le-champ à l'armée de Charette, qui était alors rassemblée dans l'intérieur du Bocage.
X.
Charette ne témoigna point de répugnance à faire la paix: il en démontra lui-même la nécessité dans tous les conseils de guerre qui furent tenus pendant les conférences. La rébellion de Delaunay le refroidit, parce qu'il craignit que les intrigues de ce chef audacieux et de quelques autres officiers ne tournassent contre lui l'esprit du peuple, et ne lui fissent perdre son ascendant, peut-être même son autorité: il avait le premier frayé le chemin à cette fatale défection par les catastrophes assez récentes de Jolly et de Marigny. L'on pouvait donc rétorquer contre lui les motifs et les examples qu'il avait donnés dans ces deux occasions.
Mais il est vrai de dire que la paix était désirée par l'immense majorité de tous les insurgés qui avaient des propriétés et reçu quelque éducation. Parmi les généraux qui avaient assisté aux négociations (ils étaient quatre en y comprenant Charette), trois en étaient les partisans zélés, MM. de Couëtier, Fleuriot et Sapinaud: leur ame honnête et sensible ne pouvait supporter la pensée des malheurs que l'on pouvait finir, et cette manière de voir était partagée par le plus grand nombre de leurs officiers.
Les antagonistes de la pacification n'étaient que des déserteurs, des transfuges, et ceux qui s'étaient élevés à un commandement quelconque des derniers rangs de la société. La paix remettait ceux-ci dans leur ancienne condition, et les autres n'avaient en perspective que le mépris d'un parti qu'ils avaient trahi, et peut-être des dangers réels: et il faut le dire ici; par suite d'une politique qui dévoilait bien la sombre défiance et le despotisme de Charette, ses principaux officiers, ses chefs de division avaient tous été choisis dans la classe populaire ou parmi les déserteurs. La Roberie faisait seul exception dans ces nominations indiscrètes. Charette ne craignait point d'en exprimer le motif qui était d'obtenir une obéissance aveugle et d'écarter jusqu'à l'idée de la résistance: il a dit qu'un chef ne devait pas se croire à l'abri du bâton: on l'a vu poursuivre à grands coups de pied, autour d'une troupe rangée en bataille et faisant l'exercice, des officiers qui lui paraissaient commettre quelques fautes dans les manoeuvres.
Bien plus, ce que l'on ne croirait pas, si dix mille témoins ne rendaient hommage à la vérité du fait, Charette, en introduisant le châtiment du bâton parmi ses soldats, était lui-même l'exécuteur de la punition des coupables. Le minimum était vingt-cinq coups qu'il leur appliquait sur les épaules avec la plus grande vigueur. Le battu était ordinairement si maltraité, qu'il lui était malaisé de finir la campagne, et qu'il lui fallait des soins et du repos pour le rétablir de ses blessures. Cet exemple odieux était suivi par les chefs de division; ils réprimaient les écarts de leur troupe de la même manière, et toujours de leur propre main. Il semblait même que cette indécente brutalité fût une prérogative, puisqu'elle n'était pas exercée par les officiers subalternes. Le droit de bastonnade n'était attaché qu'aux grades élevés: c'étaient les droits de haute justice.
XI.
L'on ne saurait dire si Charette entra à Nantes de plein gré, ou s'il ne fut amené à cette démarche que par une condescendance pénible; mais ses partisans blâmèrent le séjour qu'il y fit, et surtout le plus grand nombre de ceux qui l'accompagnaient: il ne devait y rester, disaient-ils, que pendant quelques heures, et faire, avec discernement, le choix de ceux qui auraient composé son escorte. Cette opinion était assez réfléchie; et sous le dernier rapport, l'on peut assurer qu'il découvrait, aux yeux d'une grande cité, la faiblesse de ses moyens, ainsi que l'ineptie et la nullité de la plupart de ses officiers. Ceux-ci se répandirent partout, dans les cercles du bon ton comme dans les cabarets; ils y étalèrent autant d'ignorance que de forfanterie, y débitèrent les histoires les plus ridicules et les plus maladroites; quelques-uns donnaient le spectacle public de la crapule et de l'ivrognerie; d'autres y prirent des querelles sérieuses avec les militaires de la garnison; le plus grand nombre enfin n'y montra que des moeurs grossières et y porta l'oubli de toutes les convenances. L'illusion du parti perdit donc de sa force, dans cette rencontre, et c'était celle où il fallait la maintenir et même y ajouter de nouveaux prestiges: on cherchait dans cette troupe indisciplinée ce qui avait pu exciter tant de terreurs et nourrir tant d'espérances, et l'or pourrait assurer que, dans le calme de la réflexion, les républicains et les royalistes ne regrettèrent point leurs hôtes.
Charette, en rentrant dans son quartier de Belleville, y annonça par des signes bien évidens qu'il n'avait signé qu'une paix plâtrée. La cocarde blanche fut arborée, comme auparavant, dès qu'on rentra dans le pays insurgé; le drapeau blanc fut promené aux exercices et aux cérémonies; l'ancien état de choses subsista dans son entier; les insurgés acquirent de plus, par leur prétendue soumission, la sécurité qu'ils n'avaient pas avant la trêve.