Leur départ du château voisin, de celui de la Jaunaye, où l'on a dit que l'escorte de Charette avait été casernée, fut marqué par des actes qui ne laissaient que trop de prise aux récriminations des patriotes. Le pillage y fut commis par les cavaliers de l'armée, gens avides de butin comme les Cosaques. Ils emportèrent les rideaux des lits qu'on avait eu l'attention de leur fournir.
Quelques-uns des chefs ne furent pas plus délicats; ils profitèrent de leur séjour à Nantes, et de la liberté des communications qui s'en suivit, pour se procurer des habillemens et des harnais de toute espèce; ils leur furent fournis à crédit, et sur la garantie de personnes qui professaient leurs principes. Le renouvellement des hostilités eut lieu avant que les engagemens eussent été remplis, et l'on ne saurait dire lesquels ont perdu des fournisseurs ou des cautions. Les insurgés suivirent l'exemple des Hébreux, lorsqu'ils empruntèrent les vases de l'Égypte.
XII.
Le repos, l'insouciance de Charette, dans son camp de Belleville, pendant la pacification, n'étaient troublés que par la correspondance qu'il lui fallait entretenir avec les princes ou les émigrés, et les généraux et représentans républicains. Ceux-ci se plaignaient journellement de quelques infractions faites à l'amnistie; et les autres n'épiaient que l'occasion favorable pour lui faire reprendre les armes; mais le nombre des émigrés qui vinrent le joindre fut assez petit. On ne croit pas qu'on pût en compter plus d'une douzaine, et Charette ne se souciait pas qu'il fût plus multiplié.
XIII.
Ce chef présomptueux et défiant, craignant toujours que quelques officiers-généraux de l'ancien régime ne vinssent lui ravir, ou même partager son autorité, s'il désirait des auxiliaires, ne voulait que des subalternes, des sous-officiers incapables de lui porter aucun ombrage. Ils auraient discipliné les bandes, ils leur auraient donné de la consistance et de l'à-plomb, et la gloire de ses succès lui serait demeurée à lui seul. Aussi manifesta-t-il cette impolitique jalousie, en communiquant une lettre que lui écrivait un royaliste d'un rang élevé, pour lui offrir un certain nombre d'officiers émigrés: il observa que cette recrue pourrait semer la division dans l'armée par les sentimens d'ambition qu'elle ne manquerait pas de manifester; et qu'il valait bien mieux recevoir un secours de sergens et de caporaux.
S'il faut parler avec impartialité des infractions que commirent les deux partis relativement à la pacification, l'on peut affirmer hardiment que les insurgés furent les moins scrupuleux. Cette affligeante version va reposer sur des éclaircissemens et des faits positifs.
L'on a déjà remarqué que Charette ne s'inquiéta même pas de sauver les apparences, en supprimant du moins les signes publics du royalisme, puisque cette feinte momentanée n'eût point changé le dévouement et les principes de ses soldats, et les communications étant libres avec les villes républicaines, les insurgés y allant tous les jours, et des patriotes traversant aussi quelquefois le pays insurgé, ces démonstrations maladroites étaient notoires; les républicains en étaient informés avec exactitude, et ils étaient en droit de penser que les négociations de paix n'avaient été entrées que sur l'hypocrisie et la mauvaise foi.
En second lieu les républicains ne témoignèrent point l'intention de resserrer davantage le général royaliste, ni de menacer ses positions; et, si quelques postes furent établis sur les grandes routes, à Palluau, par exemple, c'est que les villes étaient dépourvues de subsistances, qu'on y mourait de faim, que la ration même du soldat était extrêmement réduite, et que la Vendée avait été représentée comme renfermant encore beaucoup de ressources dont l'excédent pouvait être reversé sur des militaires qui manquaient de pain, et avec qui l'on venait de se réconcilier. Aussi les chefs de ces postes s'efforcèrent-ils de vivre dans la meilleure intelligence avec les commandans royalistes dont ils suspectèrent probablement la sincérité, lorsqu'ils virent qu'on ne subviendrait eu aucune manière à leurs besoins.
Les patriotes n'envoyèrent point un détachement à Belleville pour enlever Charette; ce fut tout simplement un mouvement ordonné par le général Canclaux, pour faire passer huit cents hommes de Chantonnay, ou endroit voisin, à Palluau, et pour écarter de Charette tout soupçon de surprise et de perfidie, le général Canclaux lui-même se trouvait à la tête du détachement. Charette, informé subitement de ce passage, en conçut de vives inquiétudes, et entra dans une étrange colère: il prit néanmoins une résolution courageuse et digne de sa fermeté; il monta à cheval, accompagné seulement de quelques officiers, et il s'avança au-devant de la troupe républicaine. Les deux généraux se rencontrèrent à une médiocre distance de Belleville, au milieu d'une lande. Charette témoigna son étonnement au général Canclaux, et celui-ci lui prouva l'innocence de sa démarche. Il la justifia sur le bien-être du soldat qui ne pouvait gagner le point sur lequel il le portait, que par une route quatre fois plus longue et trop pénible pour des hommes exténués de besoin. Il représentait en outre que ce n'était pas violer la paix que de traverser paisiblement un pays rentré au sein de la patrie, et qui venait de se soumettre à la République.