Après le combat des Aubiers, nous comptions que les rebelles allaient poursuivre leurs succès, et arriver à Bressuire; mais Henri songea qu'avant tout il fallait tirer l'armée d'Anjou de la position désespérée où il l'avait laissée. Il courut toute la nuit pour aller retrouver MM. de Bonchamps, d'Elbée, Cathelineau, etc. Il leur fit amener les canons et les munitions dont il s'était emparé, et leur conduisit aussi des renforts. Les paroisses d'Anjou commencèrent à se rassembler et à reprendre une nouvelle ardeur. L'armée se reforma, attaqua les bleus, les battit partout. Chollet, Chemillé, Vihiers, tout le pays qu'on avait abandonné, furent repris sans éprouver beaucoup de pertes. M. de Bonchamps fut légèrement blessé dans une de ces affaires.

Dans les jours qui suivirent la déroute des Aubiers, l'agitation et l'inquiétude continuèrent à régner dans Bressuire et dans la troupe républicaine. Quatre cents Marseillais arrivèrent pour la renforcer. Ils commencèrent à crier qu'avant tout il fallait massacrer les prisonniers. Ils se portèrent à la prison; et, malgré les ordres du général Quétineau et la résistance de toutes les autorités, ils saisirent onze malheureux paysans qu'on avait pris dans leurs lits quelques jours auparavant, parce qu'on leur soupçonnait des intelligences avec les rebelles. Ces pauvres gens passèrent sous nos fenêtres; on les conduisit hors de la ville; on fit ranger l'armée en bataille. Le commandant des Marseillais demanda si quelques personnes de bonne volonté désiraient se joindre à ses soldats pour cette exécution: elle faisait horreur à tous les habitans du pays; mais quelques gens de Saint-Jean-d'Angély se réunirent aux Marseillais. Le maire de Bressuire essaya encore de défendre les victimes: on le saisit et on l'emporta. Les paysans furent hachés à coups de sabres; ils reçurent la mort à genoux, priant Dieu, et répétant: Vive le roi[4]!

[Note 4: Quant aux prisonniers de la Forêt, on les emmena à Niort par Parthenay quelques jours après, de-là ils furent conduits à Angoulême où aucun n'a péri. Après une détention de vingt-deux mois, M. Thomassin revint me trouver. Il resta chez moi jusqu'à sa mort, arrivée en 1804. Son esprit s'était tout-à-fait dérangé.]

Nous attendions une mort semblable; il paraissait impossible de l'éviter: mais heureusement les Marseillais ignoraient notre réclusion, et les patriotes de Bressuire et du pays n'étaient pas capables de la leur apprendre; malgré la différence d'opinions, ils avaient pour nous de l'estime et de l'attachement. Notre hôte était rempli de zèle et d'inquiétude sur notre sort. Deux ou trois jours après, il nous amena un nommé Lassalle, commissaire du département: c'était un jeune homme fat et bavard; il nous montra de l'intérêt dans ses paroles; il nous dit que la guerre avait rendu nécessaire l'arrestation des nobles; que ce n'était pas lui qui avait voulu nous appliquer cette mesure; que cependant il eût été singulier de voir en liberté des personnes naturellement suspectes; qu'au reste la guerre allait finir; qu'on allait raser les haies et les bois, décimer les habitans, envoyer le reste dans l'intérieur de la France, et repeupler le pays avec des colonies patriotes. «Il est fâcheux, disait-il, d'en venir à ce parti; mais on y est forcé par le fanatisme des paysans, qui, du reste, sont de braves gens, car jamais, dans ce pays, aucun métayer n'a trompé son maître[5]. C'est un fils de M. de La Rochejaquelein qui les commandait aux Aubiers. Vous le connaissez, demanda-t-il à M. de Lescure?—Oui.—Il est même votre parent?—Cela est vrai.» Je tremblais de frayeur pendant ce dialogue; mais l'air simple et le sang-froid de M. de Lescure ne laissèrent rien soupçonner à Lassalle; d'ailleurs il arrivait de Niort, et ne savait pas que Henri eût habité Clisson. La ville et l'armée étaient tellement préoccupées par la frayeur, que personne ne songeait à nous. La confusion, qui régnait dans toutes les démarches et dans tous les esprits, nous sauva comme par miracle. A chaque instant il arrivait des troupes. Quelquefois des terreurs paniques saisissaient tous les habitans: c'étaient là nos momens de jouissance. Nous espérions alors que la ville allait être prise, et nous écartions l'idée du danger que nous ferait courir l'attaque. M. de Lescure n'avait pas d'autre idée que cette délivrance; il l'attendait pour se joindre à l'armée royaliste, et voulait même prévenir ce moment en s'échappant de Bressuire. Il ne supportait pas la pensée de ne pouvoir combattre; et assurément, si l'on nous eût transférés à Niort, comme on en parlait, il se serait fait tuer plutôt que d'être ainsi emmené, et de perdre l'espoir qu'il avait dans la promesse de Henri.

[Note 5: Éloge mérité, aveu remarquable dans la bouche u'un ennemi! Encore aujourd'hui, les fédérés propriétaires sont, sûrs de n'être pas trompés par leurs métayers, qui se sont-pourtant battus contre eux à chaque guerre.]

Ce fut pendant cette crise que nous vîmes arriver l'abbé Desessarts. Il avait été compromis à Poitiers, par la découverte d'une correspondance avec un émigré. Le représentant du peuple lui donna à choisir entre la mort ou l'enrôlement dans un bataillon. Il revêtit l'uniforme, et fut envoyé à Bressuire. Il venait nous voir secrètement, et se concertait avec mon mari sur les moyens d'aller rejoindre les Vendéens. Nous les décidâmes pourtant à ne hasarder ainsi leur vie et la nôtre, que si on nous transférait à Niort.

Toutes les nuits il y avait de nouvelles arrestations dans la ville. Les bourgeois suspectés d'aristocratie, les patriotes douteux, étaient emprisonnés. On ne tarda guère à faire subir le même sort au généreux maire qui s'était opposé au massacre. Au milieu de cette rigueur toujours croissante, la Providence continuait à nous préserver. Pendant que chaque jour contribuait à augmenter nos craintes, une nouvelle circonstance vint surtout les redoubler. Ma mère reçut, par la poste, une lettre d'un prêtre émigré en Espagne; il lui mandait, d'une manière mal déguisée, que la guerre venait d'être déclarée, que la contre-révolution était infaillible, et qu'elle devait être contente. Le lendemain, on commença à ouvrir nos lettres et à nous les remettre décachetées. Nous tremblions d'en voir arriver de semblables à celle de ce prêtre, et nous n'étions pas même bien assurés que celle-là n'eût pas été lue.

Cependant on continuait à faire des efforts pour le recrutement dans les paroisses qui ne s'étaient pas encore soulevées; loin de réussir, on ne faisait qu'augmenter le nombre des révoltés. Les paysans étaient inébranlables dans leur résolution à cet égard; rien ne pouvait les obliger à se soumettre au tirage. Je citerai deux exemples qui eurent lieu pendant les derniers momens de notre séjour à Bressuire.

La petite paroisse de Beaulieu fut avertie du jour où l'on devait faire, le tirage. La troupe s'y rendit et n'y trouva pas un homme: il n'y avait plus que des femmes dans le village. On leur signifia que, si le lendemain les hommes n'étaient pas rentrés, on viendrait y mettre le feu. Le lendemain on y retourna: les maisons étaient désertes; on ne vit ni femmes ni enfans: tout le village fut brûlé. Après cette terrible exécution, on somma de la même manière la paroisse de Saint-Sauveur. Malgré l'exemple de Beaulieu, tous les habitans disparurent. Le maire seul resta avec quelques femmes, pour tâcher de sauver le village. On l'arrêta, et on allait mettre le feu, quand on apprit, que les royalistes étaient près de Bressuire.

Le 1er mai 1793, la rumeur et le désordre s'accrurent dans la ville; le bruit se répandit que les brigands étaient venus attaquer Argenton-le-Château. Le soir, on sut qu'ils avaient réussi et qu'ils se dirigeaient sur Bressuire dont ils n'étaient pas éloignés de trois lieues. On mit toutes les troupes sous les armes; mais elles étaient frappées de terreur: jamais le général Quétineau ne put obtenir que la cavalerie fit une reconnaissance. Quelques cavaliers s'avancèrent un peu, et revinrent précipitamment, disant qu'ils avaient vu de loin une colonne ennemie. Quétineau se porta de ce côté: c'était un paysan qui labourait son champ avec huit boeufs.