La nuit se passa ainsi, la frayeur des républicains s'accroissant de moment en moment. La crainte d'être massacrés ou emmenés, nous tenait dans des transes continuelles; enfin, au point du jour, les troupes commencèrent à défiler sans bruit. Le général Quétineau, voyant les dispositions de ses soldats, s'était déterminé à faire sa retraite sur Thouars. Il avait cinq mille hommes; mais il ne pouvait compter sur eux pour défendre Bressuire, dont la vieille enceinte tombait en ruine. Le château est dans une assez belle position; mais il était aussi fort dégradé; depuis que Duguesclin l'avait emporté d'assaut sur les Anglais, il n'avait pas été réparé.

Cette retraite ne se fit pas avec ordre. Pour qu'elle ne fût pas retardée par les bagages, Quétineau ordonna à chaque soldat de prendre quatre boulets dans son sac. Cela était inexécutable; aussi presque tout fut-il laissé à Bressuire. On avait d'abord oublié la caisse militaire; on envoya un détachement pour la chercher. On oublia aussi presque tous les drapeaux. Un grand nombre de Marseillais désertèrent. La plus grande partie des habitans suivit le général Quétineau ou se dirigea sur les villes voisines.

Pendant toute cette retraite, nous attendions notre sort; nous ne pouvions croire qu'on nous oubliât complètement. Nous avions fermé nos volets. Chaque fois que nous apercevions une compagnie faire halte devant la porte, nous imaginions qu'on allait nous prendre. Enfin peu à peu la ville resta comme déserte sans qu'on songeât à nous, et nous restâmes libres.

Notre hôte vint alors nous prier de lui donner asile à Clisson; il craignait que la ville ne fût mise à feu et à sang par les royalistes, pour venger le massacre des prisonniers, qui deux fois avaient été égorgés à Bressuire, au mois de septembre 1792, et puis dernièrement par les Marseillais. Il dit à M. de Lescure que les brigands aimaient les nobles et respectaient leurs châteaux. Beaucoup d'autres habitans de la ville nous firent la même demande. M. de Lescure répondit qu'il verrait avec plaisir tous ceux qui viendraient chez lui; mais qu'il ne concevait pas l'avantage qu'on pouvait espérer en choisissant cette retraite. Il envoya à Clisson pour qu'on amenât des charrettes, afin d'y charger les effets des personnes à qui il accordait l'hospitalité.

A onze heures, nous fûmes avertis que la ville était enfin complètement évacuée et presque abandonnée: nous descendîmes; nous traversâmes les rues; on n'y voyait plus que quelques femmes qui se lamentaient. Quand nous eûmes passé la porte, M. de Lescure et moi prîmes notre course par des sentiers détournés; laissant derrière nous mes parens qui marchaient plus doucement, nous arrivâmes seuls à Clisson. On ne pouvait concevoir notre délivrance; personne ne pouvait en croire ses yeux. Nous retrouvâmes à Clisson MM. Desessarts, d'Auzon, ma tante l'abbesse, etc. L'abbé Desessarts, qui n'avait jamais été que tonsuré, et s'est toujours appelé depuis le Chevalier, était parvenu à déserter; il vint nous rejoindre le même jour. Le château se remplit aussi des fugitifs de Bressuire.

Vers le milieu du jour, on répandit la nouvelle que les royalistes avaient changé de direction, et ne marchaient plus sur Bressuire. M. de Lescure se décida sur-le-champ. Il envoya avertir dans les paroisses voisines, donna un lieu de rendez-vous aux paysans, et leur fit dire qu'ils y trouveraient des chefs. De son côte, il se détermina à partir, quand il serait quatre heures, pour Châtillon, afin d'y prendre de la poudre et quelque renfort, et amener ces secours au lieu du rendez-vous, assez tôt pour pouvoir occuper Bressuire avant que les bleus y revinssent.

Nous commençâmes à faire tous les préparatifs. M. de Lescure n'avait communiqué ses projets qu'à M. de Marigny, au chevalier Desessarts et à moi. Mes parens avaient bien les mêmes sentimens que nous, mais non pas la même ardeur de jeunesse. Nous nous cachâmes d'eux; nous redoutions les réflexions et les conseils raisonnables; nous nous enfermâmes tous les quatre dans une chambre, au milieu d'un château rempli de patriotes réfugiés. Les messieurs se mirent à apprêter des armes, et moi je faisais des cocardes blanches.

Sur les quatre heures, M. de Lescure vint dire à ma mère que toutes les dispositions étaient faites pour que les femmes partissent escortées et se rendissent à Châtillon. Elle demanda: «Mais si les patriotes reviennent à Bressuire, qu'allons-nous devenir?—Demain, au point du jour, dit M. de Lescure, je serai maître de Bressuire. Quarante paroisses se révoltent cette nuit par mes ordres.» Ma mère se trouva mal, en s'écriant: «Nous sommes perdus!» Elle lui représenta qu'il n'avait pas calculé cette démarche avec prudence et sang-froid; qu'il ignorait la position des armées royalistes et républicaines; que probablement on allait arriver de Parthenay pour nous arrêter; que les paroisses se soulèveraient sans doute, mais sans apparence de succès, si elles étaient livrées à elles-mêmes. M. de Lescure n'écouta point ces observations; il avait trop souffert de rester détenu et oisif, et d'avoir différé à se jeter dans la révolte, à cause de nos premières instances. Il avait vu la frayeur des troupes républicaines; elle lui donnait de l'espoir. Il se croyait certain de pouvoir mettre sa famille en sûreté, et ne pensait pas l'exposer à tant de dangers. Si, pour entreprendre une insurrection, on calculait les espérances de succès, jamais on ne la commencerait; quand une fois elle est entamée, il faut bien la soutenir. La raison et le courage portent à continuer une résistance devenue nécessaire; mais ce n'est qu'avec une audace irréfléchie, un dévouement entier à ses opinions, un enthousiasme d'autant plus noble qu'il est plus aveugle, que l'on commence de telles entreprises.

MM. de Lescure et de Marigny partirent, montés sur d'excellens chevaux. A peine étaient-ils sortis; que je vis arriver un patriote de Bressuire, qui se glissait tout tremblant dans le château, en répétant: «Ils y sont! ils y sont!—Quoi? lui dis-je.—Les brigands sont à Bressuire» repartit-il. Je le laissai s'affliger avec les autres gens de la ville, et je fis courir tout de suite après M. de Lescure. Il revint au bout d'un quart-d'heure, et me trouva causant avec tous les patriotes effrayés. Au moment même, un des métayers qui était allé chercher leurs meubles, arriva de Bressuire et conta que les brigands avaient pris ses boeufs, et qu'apprenant qu'ils étaient à M. de Lescure, ils avaient dit qu'ils les rendraient sur un billet de sa main. «Je vois que vous aviez raison, dit en souriant M. de Lescure aux gens de Bressuire, il paraît que les brigands aiment les nobles. Je vais aller chercher mes boeufs, et sauver vos effets: restez ici sans inquiétude.»

Après ce second départ, moins inquiétant que le premier, je songeais, ne connaissant pas encore l'extrême bonté des insurgés, que s'il en arrivait sans que M. de La Rochejaquelein fût à leur tête, il se pourrait bien qu'ils fussent mécontens de trouver le château rempli de patriotes. Pour éviter tout accident, j'engageai d'abord tous ces réfugiés à quitter leur cocarde, leur disant qu'il fallait ne prendre le signe d'aucune opinion, puisque nous ne voulions pas nous défendre. Ensuite je les plaçai tous dans une aile du château, en les engageant à s'y tenir tranquilles. Mon père et ma mère étaient auprès de ma tante qui était malade. J'avais ordonné à tous mes gens de ne pas sortir; je craignais qu'ils ne fissent quelque imprudence; de façon que j'étais seule dans la cour, par agitation plutôt que par courage. Au bout de quelques minutes j'entendis le galop de plusieurs chevaux, et des cris de vive le roi. C'était M. de Lescure et M. de Marigny qui revenaient avec Henri de La Rochejaquelein: ils l'avaient trouvé en chemin avec trois autres cavaliers. A ce cri de vive le roi, tout le monde sortit du château. Henri se jeta dans nos bras, en pleurant et s'écriant: «Je vous ai donc délivrés!» Pendant cette joie et cette émotion, les patriotes de Bressuire ouvrirent doucement leurs portes, et virent, à leur grande surprise, que c'était nous et tous les gens de la maison qui répétions: Vive le roi! Ils se jetèrent à nos pieds. M. de Lescure conta toute leur histoire à Henri qui dit qu'en effet l'asile était bien choisi, et qu'ils avaient sagement fait de se mettre à l'abri des brigands dans leur propre château. Nous voulûmes ensuite qu'il embrassât quelques—unes des femmes, pour les réconcilier avec ces brigands qu'elles regardaient comme des espèces de monstres. Nous étions tous dans l'ivresse.