Henri nous donna quelques détails sur l'armée; il nous parla surtout de la valeur et de l'enthousiasme des paysans. Nous sûmes qu'il y avait plusieurs corps de rebelles commandés par des chefs différens; que presque tous avaient des succès, mais qu'il n'y avait point de relations habituelles entre eux; que M. de Charrette était un des principaux; qu'il venait de surprendre l'île de Noirmoutier. Nous lui demandâmes de quelle manière on se procurait des munitions. Il nous raconta comment, à l'attaque d'Argenton, chaque canon n'avait que trois coups à tirer; mais on y avait trouvé de la poudre; on avait alors douze gargousses par chaque pièce: jamais on n'avait été si riche. Ces détails, qui auraient dû paraître effrayans, nous comblaient de joie. Ma mère disait qu'il n'y avait pas à hésiter, et que le devoir de tout gentilhomme était de prendre les armes. Les traits de bravoure de tous ces paysans, que nous rapportait Henri, nous remplissaient d'admiration; moi surtout, je me livrais à l'espérance avec une vivacité d'enfant.
Henri nous présenta un jeune homme qui était venu avec lui, M. Forestier: c'était le fils d'un cordonnier de la Pommeraye-sur-Loire. Il avait été élevé parles soins de M. de Dommagné, et l'avait suivi depuis le commencement de l'insurrection; il était âgé de dix-sept ans et avait une figure charmante: il venait de finir ses études. Henri nous dit que c'était un des officiers de la cavalerie vendéenne, qu'il était d'une rare bravoure, et que les chefs et les soldats l'aimaient beaucoup.
M. de Lescure, Henri de La Rochejaquelein et M. Forestier repartirent bientôt après pour Bressuire. M. de Lescure était empressé d'aller se réunir aux généraux et faire connaissance avec eux. Il fut convenu que mon père, MM. de Marigny et Desessarts, iraient aussi le lendemain joindre l'armée; ma mère et moi, les femmes et les vieillards, devions en même temps quitter Clisson pour aller nous établir au château de la Boulaye, qui appartenait à M. d'Auzon: il était situé dans la paroisse de Mallièvre, entre les Herbiers et Châtillon, au centre du pays insurgé.
CHAPITRE VI.
Les Vendéens occupent Bressuire.—Tableau de l'armée royaliste.
Au point du jour, je reçus un billet de M. de Lescure; il me mandait qu'il allait arriver avec Henri, à la tête de quatre-vingts cavaliers: on fit des préparatifs pour les recevoir. Ils amenèrent avec eux le chevalier de Beauvolliers: c'était un grand jeune homme de dix-huit ans, que l'on avait enrôlé par force à Loudun, dans les gendarmes, et qu'on avait envoyé à Bressuire. Il avait, la veille, trouvé le moyen de quitter son corps; et aussitôt qu'il vit la ville complètement évacuée, il se mit au galop pour aller en porter la nouvelle aux rebelles qui arrivaient. Son habit de gendarme le fit mal recevoir des premiers cavaliers qu'il rencontra: cependant un officier paysan, qui se trouvait là, prit un peu plus de confiance en lui. M. de Beauvolliers lui proposa de venir abattre l'arbre de la liberté à Bressuire. Le paysan lui répondit: «Allons; mais s'il y a du monde dans la ville, et que nous soyons surpris, je te brûle la cervelle.» M. de Beauvolliers se montra toujours plein de bravoure et de douceur. Il devint aide-de-camp et intime ami de M. de Lescure.
Tous les autres cavaliers qui vinrent avec ces messieurs n'avaient pas assurément une tournure militaire ni distinguée; leurs chevaux étaient de toute taille et de toute couleur; on voyait beaucoup de bâts au lieu de selles, de cordes au lieu d'étriers, de sabots au lieu de bottes; nos cavaliers avaient des habits de toutes les façons, des pistolets à la ceinture, des fusils et des sabres attachés avec des ficelles; les uns avaient des cocardes blanches, d'autres en avaient de noires ou de vertes; tous portaient un sacré coeur cousu à leur habit et un chapelet à la boutonnière; ils avaient attaché à la queue de leurs chevaux des cocardes tricolores et des épaulettes enlevées à des bleus: les officiers étaient un peu mieux équipés que les soldats, et n'avaient pas de marques distinctives.
Toute cette troupe venait pour se montrer aux portes de Parthenay, et y donner une fausse alarme, afin de cacher la marche de l'armée qui devait s'avancer sur Thouars.
Les soldats se mirent à déjeuner. Les paysans des paroisses voisines arrivaient de toute part pour se joindre à eux. Des femmes venaient, la hache à la main, après avoir coupé les arbres de la liberté. Le château était plein de gens qui mangeaient, qui buvaient, en chantant et en criant vive le roi.
Pendant ce temps-là, M. de Lescure racontait qu'à Bressuire on l'avait reçu à bras ouverts, qu'on l'avait traité comme chef de toutes les paroisses de son canton, qu'on l'avait fait entrer dans le conseil de guerre, qu'on attendait avec impatience mon père, MM. de Marigny et Desessarts: trouver des officiers était un grand bonheur, car l'armée en manquait.