[Note 7: C'est ce jour-là que quatre-vingts paysans qui faisaient partie de l'aile gauche, s'étant emparés, près de Fontenay, d'un poste important qu'on les chargea de garder, ne s'aperçurent pas de la défaite des leurs. Avertis par hasard, ils retournent sur le champ de bataille qu'ils trouvent désert, et où ils aperçoivent toute l'artillerie vendéenne abandonnée. Incertains du parti qu'ils avaient à suivre, mais ne désespérant pas de voir leur armée reprendre le dessus, ils eurent le courage de rester pour défendre le précieux matériel qu'elle avait perdu. Lorsque les bleus revinrent de la poursuite, ils eurent à se battre contre cette poignée de braves gens qui se firent tous hacher sur leurs canons. Pierre Bibard seul, couvert de vingt-six blessures, fut emmené prisonnier. Comme il était bien vêtu (car il était riche alors!), on le prit pour un chef d'importance. Déposé et gardé à vue dans un grenier, il y resta presque nu et en butte aux plus mauvais traitemens. Huit jours après, les Vendéens se présentèrent de nouveau devant Fontenay. Dès que l'attaque eut commencé, le soldat républicain qui surveillait le malheureux Bibard, se mit à l'accabler de menaces et d'invectives, et, tournant sans cesse contre lui sa baïonnette, jurait de le tuer si la ville était prise. Cependant, inquiet et regardant à diverses reprises par la fenêtre, il oublia un instant son fusil. Le prisonnier presque mourant, se traîna vers l'arme, la saisit, et contraignit son farouche geôlier à se retirer. Après la prise de la ville, ce méchant homme, confronté avec Bibard, attendait en tremblant l'arrêt de mort qui devait suivre des plaintes trop fondées sur la conduite inhumaine et brutale dont il se sentait coupable. Mais le brave Bibard, déposant tout ressentiment, loin d'accabler son ennemi par le récit de ses torts, demanda et obtint qu'on le mît en liberté, puis lui dit à voix basse: «Souviens-loi que je t'ai pardonné pour l'amour de Jésus-Christ.» Les blessures de Bibard ne se sont jamais entièrement guéries; quand une se ferme, il s'en ouvre une autre. Malgré cela, il a constamment continué à servir dans toutes les guerres de la Vendée, et à s'y distinguer. Il demeure aujourd'hui à la Tessouale.]
Après cette affaire, on se trouva dans une mauvaise situation: toute l'artillerie était perdue; Marie-Jeanne avait été prise; il ne restait plus que six pièces de canon; on n'avait plus de poudre; chaque soldat avait tout au plus une cartouche; un général était blessé; les paysans n'avaient plus leur première assurance. Les chefs ne perdirent pas courage; ils prirent promptement leur parti, affectèrent beaucoup de gaieté, et répétèrent aux soldats qu'on allait bientôt avoir une revanche.
On engagea les prêtres à relever le zèle du peuple par des prédications. Ils répétèrent que Dieu avait permis ce malheur en punition du dégât qu'on avait fait dans quelques maisons à la Châtaigneraie.
Une circonstance imprévue contribua plus que toute autre chose à ranimer les paysans.
Pendant que l'armée était à Thouars, les soldats trouvèrent dans une maison un homme en habit de volontaire, qui leur raconta qu'il était prêtre, qu'on l'avait mis de force dans un bataillon républicain à Poitiers. Il demanda à parler à M. de Villeneuve du Cazeau qui avait été son camarade de collége. M. de Villeneuve le reconnut en effet pour M. l'abbé Guyot de Folleville. Mais bientôt après il ajouta qu'il était évêque d'Agra, et que des évêques insermentés l'avaient sacré, en secret, à Saint-Germain. M. de Villeneuve fit part sur-le-champ de tout ce récit à M. Pierre Jagault, bénédictin, dont les lumières et la prudence étaient fort estimées. Tous deux proposèrent à l'évêque d'Agra de se joindre à l'armée. Il hésita beaucoup, allégua sa mauvaise santé; enfin ils parvinrent à le déterminer, et l'amenèrent à l'état-major. Personne n'imagina de douter de ce qu'il racontait. M. de Villeneuve le reconnaissait; il donnait encore pour garans, M. Brin, curé de Saint-Laurent-sur-Sèvre, prêtre fort respecté, et les soeurs de la Sagesse. Il annonçait que le pape avait nommé quatre vicaires apostoliques pour la France, et qu'il était chargé des diocèses de l'ouest. Il avait une belle figure, un air de douceur et de componction, des manières distinguées. Les généraux virent avec un grand plaisir un ecclésiastique d'un rang élevé et d'une belle représentation, venir contribuer au succès de leur cause, par des moyens qui pouvaient avoir beaucoup d'effet. Son arrivée ne fit pas encore grand bruit à Thouars. Il fut convenu qu'il se rendrait à Châtillon, et que là il serait reçu comme évêque.
Ce fut ainsi qu'arriva dans la Vendée cet évêque d'Agra, qui a joué un si grand rôle et qui est devenu si célèbre dans l'histoire de la guerre. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cet homme trompa toute l'armée vendéenne, sans qu'on puisse deviner quels étaient son but et ses projets. Tout ce qu'il avait raconté était faux. L'abbé Guyot de Folleville avait d'abord, à ce qu'il parait, prêté serment; il avait quitté Paris quelque temps avant la guerre de la Vendée, et était venu se réfugier à Poitiers, chez, une de ses parentes. Ses manières, son air de douceur et de dévotion, lui avaient donné un grand succès dans la société de Poitiers. Toutes les âmes pieuses, toutes les religieuses, qui avaient quitté leur couvent, avaient un grand empressement pour l'abbé de Folleville. Ce fut alors qu'il s'imagina, pour se donner plus de considération et d'importance, de confier à ces bonnes âmes qu'il était évêque d'Agra, etc. C'est ainsi que les missionnaires et les soeurs de Saint-Laurent avaient appris son existence, par leurs dévotes correspondances de Poitiers. Je crois qu'une vanité assez ridicule fut son seul motif. Quand il fut introduit à l'armée, il continua son mensonge, que personne ne put dévoiler, et qu'il n'y avait pas de raison pour soupçonner: c'est la seule explication que l'on puisse donner de la singulière conduite de cet abbé. Assurément il ne nous trahissait pas; il a péri pour notre cause, et jamais il n'y a rien eu d'équivoque dans ses démarches. D'un autre côté, on ne peut pas supposer que cette imposture lui ait été suggérée par le dessein ambitieux de se faire le premier personnage de la Vendée, ou bien encore pour exercer plus d'empire sur le peuple en prenant un caractère plus éminent. L'évêque d'Agra avait de l'usage du monde, mais fort peu d'esprit; en outre, il n'a jamais montré ni talent, ni énergie, ni force de résolution: d'ailleurs, si son roman avait été calculé pour la guerre civile, pourquoi l'aurait-il débité à Poitiers avant de savoir s'il y aurait une guerre dans la Vendée? Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que l'abbé de Folleville ait été conduit à devenir un aussi grand personnage en faisant un conte ridicule, dicté par un sot orgueil.
On a supposé que les généraux étaient complices de cette supercherie, et qu'elle avait été inventée par eux pour avoir plus d'influence sur les paysans. Aucun des chefs de la Vendée n'était capable de se jouer ainsi de la religion; si quelqu'un avait proposé un pareil projet, il aurait éprouvé une vive opposition de tous les autres; et, pour tromper l'armée, il aurait fallu un consentement unanime et un secret impénétrable dans tout l'état-major, puisque à cette époque, il n'y avait point de général en chef. On crut, sans beaucoup de réflexion, avec la bonne foi et la loyauté qui caractérisaient les Vendéens, un récit qui était vraisemblable, et qui, une fois admis, devint fort utile à la cause.
Ce fut surtout après la déroute de Fontenay, qu'on recueillit un grand avantage de la présence du prétendu évêque d'Agra. Il arriva à Châtillon le jour même de la défaite; toutes les cloches furent sonnées; on se porta en foule sur ses pas; il distribua des bénédictions; il officia pontificalement: les paysans étaient ivres de joie, le bonheur d'avoir un évêque parmi eux leur rendit toute leur ardeur, et ils ne songèrent plus au revers qu'ils venaient d'éprouver.
On rassembla de nouveau l'armée; la division de M. de Bonchamps, qui était retournée en Anjou après la prise de la Châtaigneraie, se joignit à la grande armée. On marcha encore une fois sur cette ville que les républicains avaient occupée de nouveau; ils l'évacuèrent sans résistance; on y coucha. Le lendemain 24 mai, vers midi, on arriva devant Fontenay. Les républicains, au nombre de dix mille, étaient au-devant de la ville avec une artillerie nombreuse.
Avant l'attaque, on fit donner l'absolution aux soldats. Les généraux leur disaient: «Allons, mes enfans, il n'y a pas de poudre; il faut encore prendre les canons avec des bâtons; il faut ravoir Marie-Jeanne: c'est à qui courra le mieux.» Les soldats de M. de Lescure qui commandait l'aile gauche, hésitaient beaucoup à le suivre; il s'avança seul à trente pas devant eux pour les animer, s'arrêta et cria: Vive le roi! Une batterie ce six pièces fit sur lui un feu de mitraille: ses habits furent percés, son éperon fut emporté, sa botte droite déchirée; mais il ne fut pas blessé. «Vous voyez, mes amis, leur cria-t-il sur-le-champ, les bleus ne savent pas tirer.» Les paysans se décidèrent; ils prirent leur course: M. de Lescure, pour rester à leur tête, fut obligé de mettre son cheval au grand trot. Dans ce moment, ils aperçurent, une grande croix de mission; aussitôt ils se jetèrent tous à genoux, quoique à la portée du canon. M. de Beaugé voulut les faire marcher. Laissez-les prier Dieu, lui dit tranquillement M. de Lescure[8]. Ils se relevèrent et se mirent à courir de nouveau. Pendant ce temps-là, M. de La Rochejaquelein s'était mis à la tête de la cavalerie avec M. de Dommaigné; ils chargèrent avec succès celle des républicains; et au lieu de la poursuivre, ils tombèrent sur le flanc de l'aile gauche et l'enfoncèrent: ce fut là ce qui acheva de décider l'affaire. Les républicains avaient tenu une heure ou à peu près; un bataillon de la Gironde fit seul une très-belle résistance; le reste s'enfuit en désordre vers la ville.