Formation du conseil supérieur.—Victoire de Vihiers, de Doué, de
Montreuil.—Prise de Saumur.
Après la prise de Fontenay, les uns proposèrent de marcher sur les Sables, d'autres sur Niort, et ce dernier parti était, je crois, préférable à l'autre, qui portait l'armée beaucoup trop loin du pays insurgé. On fit beaucoup d'objections à l'un et à l'autre projet. Pendant ce temps-là la matinée s'écoula, et les paysans, qui étaient fatigués et qui ne recevaient pas d'ordres, commencèrent à retourner dans leurs villages où ils avaient grande envie d'aller raconter leur victoire de Fontenay. Quand on vit qu'il n'y avait pas moyen de les retenir, il fallut différer de nouvelles tentatives.
Cependant le gain d'une pareille bataille, et la prise d'une ville comme Fontenay, chef-lieu d'un département, donnèrent à l'insurrection de la Vendée une consistance qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors. Les chefs n'ayant pas en ce moment d'occupations militaires, voulurent donner quelque régularité à toutes leurs opérations, et mettre un peu plus d'ordre dans toutes les choses auxquelles nos succès étaient dus.
On créa un conseil supérieur d'administration, dont le siège fut fixé à Châtillon. L'évêque d'Agra en fut le président; M. Desessarts père, vice-président; M. Carrière, avocat de Fontenay, qui venait de prendre parti parmi les royalistes, fut choisi pour procureur du roi près le conseil; et M. Pierre Jagault, bénédictin, pour secrétaire général. Parmi les membres du conseil, on distinguait M. de La Rochefoucauld qui en était le doyen; MM. le Maignan, Bourasseau de la Renolière et Body. Les autres membres étaient, excepté deux ecclésiastiques, des hommes de loi et quelques gentilshommes que leur âge ou leur santé empêchaient de porter les armes. Un de ceux qui se distinguèrent le plus tôt dans le conseil supérieur, et celui qui parvint à acquérir le plus d'influence dans l'armée, fut l'abbé Bernier, curé de la paroisse de Saint-Laud, à Angers.
De toutes les personnes qui se sont mêlées des affaires pendant la guerre civile, aucune peut-être n'avait plus d'esprit que l'abbé Bernier. Il avait une admirable facilité à écrire et à parler; il prêchait toujours d'abondance. Je l'ai souvent entendu parler deux heures de suite, avec une force et un éclat qui entraînaient et qui séduisaient tout le monde; il y avait toujours de l'à-propos dans ce qu'il disait; ses textes étaient bien choisis et ramenés heureusement; jamais il n'hésitait, et, bien que son éloquence n'eût rien de fougueux, il paraissait inspiré. Son extérieur et ses manières répondaient à ses paroles; le son de sa voix était doux et pénétrant; ses gestes avaient de la simplicité; il était infatigable; son zèle était toujours renaissant, et jamais il ne perdait courage. Ces avantages étaient accompagnés d'un air de modestie et de simple dévouement, qui le rendait plus séduisant encore. Il donnait de bons conseils aux généraux, et savait se prêter à l'esprit militaire, sans déroger à son caractère ecclésiastique; il dominait au conseil supérieur par la promptitude de son esprit et de ses rédactions; il était encore plus cher aux soldats par ses prédications et son ardeur pour la religion.
Aussi, en peu de temps, l'abbé Bernier prit un ascendant universel, et il n'était question que de lui. Peu à peu on le jugea autrement; on entrevit un but d'ambition dans toute sa conduite. Dès qu'il eut acquis delà domination, on s'aperçut combien il y tenait, et combien il craignait de la voir diminuer en quelque chose; on découvrit qu'il semait la discorde partout, et qu'il flattait les uns aux dépens des autres, pour plaire davantage et gouverner plus sûrement. Le respect et l'estime qu'on avait pour lui allaient toujours en s'affaiblissant, et après la guerre, les Vendéens lui reprochaient, à tort ou avec raison, des désordres de moeurs, une ame intéressée, une ambition effrénée, et même des crimes qui ne laissent pas d'avoir quelque probabilité; mais le prestige fut long-temps à se dissiper, et l'on ne cessa jamais d'avoir pour son esprit et sa capacité une très-haute considération et une sorte de crainte: il en imposait par-là à ceux qui l'aimaient le moins.
Parmi les ecclésiastiques du conseil supérieur, M. Pierre Jagault était aussi très-remarquable par ses talens. Il n'avait ni ambition ni vanité; il donnait de bons conseils, sans chercher, comme l'abbé Bernier, à gouverner l'armée; il l'égalait par sa facilité à parler et à écrire. Il prêchait rarement, à cause de la faiblesse de sa poitrine; mais toutes les fois qu'il est monté en chaire, il a obtenu beaucoup de succès.
M. Brin, membre du conseil supérieur, curé de Saint-Laurent, était, depuis long-temps, célèbre dans le pays, à cause de sa haute piété, de son zèle et de ses vertus.
Les généraux chargèrent le conseil supérieur de tout ce qui avait rapport à l'administration du pays.
On forma dans chaque paroisse un conseil qui devait veiller à l'exécution des ordres du conseil supérieur. On ordonna aussi que, dans les paroisses où il n'y avait pas encore de chef militaire, les paysans en nommeraient un qui présiderait au départ des hommes demandés, annoncerait aux généraux sur combien de gens ils devaient compter, les commanderait au combat, et distribuerait les vivres à ses soldats. On prit aussi des mesures pour donner quelques vêtemens et des souliers aux soldats pauvres qui en manquaient; on forma des magasins; enfin on songea à se donner plus de moyens, en ayant un peu d'ordre et de prévoyance.