Il fallait aussi nommer un trésorier-général de l'armée, qui devait être en même temps intendant des vivres, de concert avec le conseil supérieur. On pria M. de Beauvolliers l'aîné d'accepter ces fonctions dont il était plus capable que tout autre. Le bien de l'armée le détermina à ne pas refuser, quoiqu'il trouvât fâcheux d'être presque toujours éloigné du combat. On lui conserva sa place au conseil de guerre; et comme il était le seul des chefs qui eût un domicile fixe, les demandes de tout genre lui étaient presque toujours portées. Il eut plusieurs personnes employées sous lui: les unes chargées de la distribution, d'autres attachées à l'armée, qui examinaient les besoins, et qui entrant dans les villes prises, tâchaient d'en tirer des ressources.
La résidence de toutes ces administrations fut établie à Châtillon, qui était à cette époque le centre des mouvemens de l'armée.
Ce fut à régler toutes ces choses que s'occupèrent les généraux pendant les trois jours qu'ils passèrent à Fontenay après la bataille. La ville était sans défense, dans un pays de plaine, où les opinions étaient favorables en général à la révolution. On abandonna Fontenay sans y avoir fait aucun mal; on relâcha même trois administrateurs du département qu'on avait d'abord arrêtés.
A peine l'armée était-elle rentrée dans le Bocage, qu'on apprit que des hussards républicains s'étaient montrés à Argenton-le-Château. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein reçurent cette nouvelle au château de la Boulaye. Ils expédièrent sur-le-champ des courriers, et indiquèrent un rassemblement aux Aubiers. En arrivant, ils surent que ces hussards étaient retournés à Vihiers, où était l'avant-garde d'une grande armée républicaine qui venait de se former à Saumur.
La Convention commençait à regarder l'insurrection de la Vendée comme très-redoutable; et cette foison voulait déployer contre les rebelles des forces imposantes. Des bataillons avaient été formés à Paris, en y incorporant des soldats tirés de l'armée du Nord. Une cavalerie nombreuse et aguerrie fut envoyée aussi. Toutes ces mesures furent prises avec une rapidité inconcevable. Les troupes et les canons voyagèrent en poste, en bateaux, et vinrent en cinq jours de Paris à Saumur. Quarante mille hommes, dont la moitié était composée de troupes de ligne, occupaient en ce moment Saumur, Montreuil, Thouars, Doué et Vihiers.
M. Stofflet fut le premier qui attaqua. Il partit de Chollet avec soixante-dix cavaliers, et il entra à Vihiers sans résistance. La cavalerie républicaine se replia. Il écrivit sur-le-champ à MM. de Lescure et de La Rochejaquelein qu'il les attendait. Ces messieurs se mirent en marche sans inquiétude.
Pendant ce temps-là, les bleus étaient revenus attaquer M. Stofflet avec deux mille hommes. Il fut forcé de se retirer précipitamment, et n'eut pas le temps de faire avertir M. de Lescure. Les républicains ayant appris qu'une colonne vendéenne s'avançait, recommandèrent aux habitans de la ville, qui étaient tous patriotes, de ne point paraître, et de laisser croire aux rebelles que la ville était encore occupée par un de leurs détachemens; puis ils allèrent s'embusquer sur une hauteur voisine. MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et Desessarts, arrivèrent avec trois ou quatre mille hommes, et s'engagèrent dans la ville sans se douter de rien. Après l'avoir traversée, ils aperçurent sur la hauteur des hommes postés derrière des broussailles: ils crurent que c'était la troupe de Stofflet, et s'avancèrent pour aller le joindre. Les paysans suivaient négligemment, quand tout-à-coup une batterie masquée fit sur eux un feu de mitraille. Le cheval de M. de Lescure fut blessé, les branches des arbres furent brisées tout autour de lui et des deux autres chefs, sans les toucher. Les paysans ne furent pas intimidés, ils s'élancèrent sur les bleus, qui, effrayés de cette attaque, tandis qu'ils s'attendaient à une fuite, abandonnèrent leurs canons et s'enfuirent en pleine déroute vers Doué.
Toute la grande armée et les chefs se rassemblèrent sur-le-champ à Vihiers, excepté MM. de Bonchamps et d'Elbée, qui n'étaient pas encore guéris de leurs blessures. On marcha sur Doué. Une bataille assez marquante fut livrée près de la ville que les républicains abandonnèrent. Les paysans les poursuivaient vivement sur la route de Saumur, et seraient arrivés sur cette ville; mais le feu de deux redoutes placées sur la hauteur de Bournan, les força à s'arrêter et à revenir à Doué. Ce jour-là deux hussards, au milieu de l'action, quittèrent leurs rangs pour venir dans notre armée: l'un des deux était M. de Boispréau qui s'est distingué depuis.
Il fut résolu d'aller attaquer Saumur. Mon père et M. de Beauvolliers firent remarquer qu'il y avait de l'inconvénient à suivre la route directe; qu'il valait bien mieux se porter sur Montreuil-Bellay, couper la communication de Thouars à Saumur, et faire une attaque par un côté qui était sûrement moins bien défendu. Cet avis fut adopté: on alla occuper Montreuil. Il était probable que la troupe qui était à Thouars se porterait au secours de Saumur: en effet, sur les huit heures, cinq ou six mille hommes, commandés par le général Salomon, arrivèrent à la porte de Montreuil sans se douter que notre armée s'en fût emparée. Mon père avait fait placer une batterie derrière la porte: on la démasqua tout-à-coup, et les bleus reçurent une décharge très-meurtrière. En même temps, la division Bonchamps, qui était postée dans les jardins auprès de la ville, les attaqua par le flanc. La déroute fut bientôt complète et sanglante. Les bleus reprirent en désordre le chemin de Thouars, abandonnant leurs canons et leurs bagages: ils ne s'arrêtèrent même pas à Thouars, tant ils étaient épouvantés. Cette affaire fut meurtrière pour notre armée: dans l'obscurité de la nuit, nos gens tirèrent sur la division Bonchamps lorsqu'elle déboucha par le flanc. Après cette affaire, M. de La Rochejaquelein proposa d'envoyer des détachemens de cavalerie sur la route de Saumur pour inquiéter les républicains, les tenir sur pied toute la nuit, afin d'attaquer le lendemain dans la journée. Cela fut résolu ainsi, et il se chargea lui-même de l'exécution; mais les paysans, encouragés par leur succès, suivirent en foule le petit nombre d'hommes qu'il voulait emmener. En un moment, toute l'armée se trouva sur la route, criant: Vive le roi! nous allons à Saumur. Les chefs ne pouvant arrêter ce mouvement, se déterminèrent à attaquer tout de suite, et se mirent au galop pour rejoindre la tête de l'armée. M. de Lescure se chargea de commander la gauche, et d'arriver par le pont Fouchard, en tournant les redoutes qui étaient placées à l'embranchement des routes de Montreuil et de Doué. M. de La Rochejaquelein suivit la rivière le long des prairies de Varin. MM. de Fleuriot, Stofflet et Desessarts, à la tête de la division Bonchamps, passèrent par les hauteurs au-dessus de Thoué, se dirigeant sur le château de Saumur.
Les trois attaques furent commencées à peu près en même temps, le 10 juin au matin: c'était M. de Lescure qui était chargé de celle qui offrait le plus de difficultés. La manière dont tout s'était engagé, contre le projet des généraux, ajoutait au désordre habituel des opérations: cependant on tourna les redoutes, et le pont fut passé; mais une balle ayant tout-à-coup frappé M. de Lescure au brais, les paysans l'apercevant couvert de sang, commencèrent à lâcher pied: heureusement l'os n'avait pas été atteint. M. de Lescure fit serrer son bras avec des mouchoirs, cria à ses soldats que ce n'était rien, et voulut les ramener. Une charge de cuirassiers républicains acheva de les effrayer. Quand ils virent que leurs balles ne blessaient pas, rien ne put les retenir. M. de Dommaigné voulut résister à la tête de la cavalerie vendéenne: il fut renversé par un coup de mitraille, et sa troupe fut culbutée. La déroute devint complète, et tous les gens de M. de Lescure prirent, en fuyant, la route de l'abbaye de Saint-Florent, le long du Thoué. Un heureux hasard ramena la fortune. Deux caissons versèrent sur le pont Fouchard, et arrêtèrent les cuirassiers: alors M. de Lescure parvint à ramener les soldats. Le brave Loiseau, de la paroisse de Trémentine, qui avait tué trois cavaliers en défendant M. de Dommaigné, et qui avait fini par être blessé et abattu, se releva et se mit à la tête des fantassins. Ils passèrent leurs fusils à travers les roues des caissons, visant aux chevaux et aux yeux des cuirassiers; M. de Marigny plaça de l'artillerie de manière à les foudroyer: ainsi le combat fut rétabli à l'avantage des Vendéens.