Pendant ce temps-là, M. de La Rochejaquelein avait attaqué le camp républicain qui était placé dans les prairies de Varin; il avait laissé M. de Beaugé, à la tête de sept cents hommes, pour garder le pont de Saint-Just, et avait tourné le camp pour y entrer par derrière. Mon père amena à M. de Beaugé un renfort d'environ six cents hommes: se trouvant en état d'attaquer, on assaillit le camp de front. Le fossé fut franchi; un mur qui était au-delà fut abattu, et le poste fut emporté. M. de La Rochejaquelein y entrait en même temps de l'autre côté. Il avait jeté son chapeau par-dessus les retranchemens, en criant: «Qui va me le chercher?» et s'était élancé le premier. Il fut bien vite imité par un grand nombre de braves paysans. Les deux assauts se donnèrent précisément dans le même instant, et les Vendéens eurent encore là le malheur de tirer les uns sur les autres.

Henri voulut profiter sur-le-champ de cet avantage. Accompagné de M. de Beaugé, ils poursuivirent les républicains sans regarder si on les suivait; ils entrent dans la ville au galop. Un bataillon qui descendait du château les voit arriver, jette ses armes et rentre au château. Ces deux messieurs continuent leur route, passant sur les fusils, dont la rue était jonchée, et que les pieds de leurs chevaux faisaient partir. Après avoir traversé la ville, ils voient toute l'armée des bleus fuyant en désordre sur le grand pont de la Loire; ils se portent derrière la salle de spectacle; et là, Henri se met à tirer sur les fuyards, tandis que M. de Beaugé chargeait les fusils et les lui donnait. Ils étaient seuls; cependant personne n'eut l'idée de revenir sur eux, excepté un dragon qui vint, à bout portant, leur tirer un coup de pistolet, et les manqua; Henri l'abattit d'un coup de sabre, et prit les cartouches qu'il avait dans sa giberne. Les batteries du château tirèrent sur eux. M. de Beaugé fut blessé d'une forte contusion et jeté par terre; M. de La Rochejaquelein le releva, le mit à cheval. Ils trouvèrent plusieurs pièces abandonnées, et en tirèrent, sur le château, deux qui étaient chargées; ils traversèrent ensuite le pont, rejoints par une soixantaine de fantassins, poursuivant toujours les bleus. Enfin, après avoir couru pendant quelques minutes sur la route de Tours, ils pensèrent à revenir pour savoir si les Vendéens étaient entrés dans la ville; car on entendait toujours le canon du château et des redoutes. Ils coupèrent le pont de bois dit de la Croix-Verte, qui traverse le second bras de la Loire, et ils y placèrent deux des pièces de canon qu'ils venaient de prendre, pour empêcher les bleus de revenir sur leurs pas. A leur retour, ils trouvèrent la division de Lescure dans Saumur. M. de La Rochejaquelein, sachant que les redoutes de Bournan tenaient encore, y courut tout de suite, et se réunit à M. de Marigny qui les attaquait. Il s'engagea entre les deux redoutes, et son cheval fut tué sous lui. La nuit venait; on remit l'attaque au lendemain: pendant l'obscurité, les républicains évacuèrent et se retirèrent.

On avait aussi, dans la soirée, tiré quelques coups de canon sur le château, où restaient environ quatorze cents hommes et de l'artillerie. Le lendemain, M. de Marigny y entra en parlementaire, et proposa une capitulation, qui fut acceptée. Les assiégés obtinrent de sortir, sans autre condition que de rendre leurs armes.

La prise de Saumur livra aux Vendéens un poste important, le passage de la Loire, quatre-vingts pièces de canon, des milliers de fusils, beaucoup de poudre, de salpêtre[10]. Les prisonniers faits en cinq jours étaient au nombre de onze mille: on les tondit, et on les renvoya presque tous. La perte des Vendéens, dans cette dernière affaire, fui de soixante hommes tués et quatre cents blessés.

[Note 10: On avait enfermé, dans une église qui servait de magasin d'artillerie aux bleus, une grande partie des armes que nous avions prises; elle était remplie. Le lendemain de notre victoire, Henri s'appuyant sur une fenêtre d'où on voyait dans l'église, resta absorbé dans une profonde rêverie pendant deux heures. Un officier vint l'en tirer, lui demandant avec surprise ce qu'il faisait là. Il répondit: Je réfléchis sur nos succès; ils me confondent. Tout vient de Dieu.]

M. de Lescure sut que le général Quétineau avait été trouvé dans le château de Saumur, où il avait été enfermé pour être jugé, après l'affaire de Thouars. Il l'envoya chercher. «Eh bien! Quétineau, lui dit-il, vous voyez comme vous traitent les républicains. Vous voilà accusé, traîné dans les prisons; vous périrez, sur l'échafaud. Venez avec nous pour vous sauver mous vous estimons, malgré la différence d'opinions, et nous vous rendrons plus de justice que vos patriotes.—Monsieur, répondit Quétineau, si vous me laissez en liberté, je retournerai me consigner en prison; je me suis conduit en brave homme, je veux être jugé. Si je m'enfuyais, on croirait que je suis un traître, et je ne puis supporter cette idée: d'ailleurs, en vous suivant, j'abandonnerais ma femme, et on la ferait périr. Tenez, Monsieur, voici mon mémoire justificatif: vous savez la vérité; voyez si je ne l'ai pas dite.» M. de Lescure prit le mémoire, qui, en effet, était assez sincère. Quétineau ajouta, avec un air de tristesse: «Monsieur, voilà donc les Autrichiens maîtres de la Flandre; vous êtes aussi victorieux; la contre-révolution va se faire; la France sera démembrée par les étrangers.» M. de Lescure lui dit que jamais les royalistes ne le souffriraient, et qu'ils se battraient pour défendre le territoire français. «Ah! Monsieur, s'écria Quétineau, c'est alors que je veux servir avec vous. J'aime la gloire de ma patrie: voilà comme je suis patriote.» Il entendit dans ce moment les habitans de Saumur qui répétaient à tue-tête dans la rue: Vive le roi! Il s'avança vers la fenêtre, et, l'ouvrant, il leur dit: «Coquins, qui l'autre jour m'accusiez d'avoir trahi la république, aujourd'hui vous criez, par peur: vive le roi! Je prends à témoin les Vendéens que je ne l'ai jamais crié.» Ce brave homme s'en alla à Tours; on le conduisit à Paris; il fut jugé, condamné à mort et exécuté. Sa femme, qui était en partie cause de la résistance qu'il avait mise aux conseils de M. de Lescure, ne voulut pas lui survivre; elle cria vive le roi à l'audience du tribunal révolutionnaire, et périt aussi sur l'échafaud.

M. de Lescure avait passé sept heures à cheval après sa blessure, et avait perdu beaucoup de sang; la souffrance et la fatigue lui avaient donné la fièvre; on l'engagea à se retirer à la Boulaye pour se guérir. Avant de partir, il pria les officiers de s'assembler chez, lui: «Messieurs, leur dit-il, l'insurrection prend trop d'importance, nos succès ont été trop grands, pour que l'armée continue à rester sans ordre; il faut nommer un général en chef. Comme tout le monde n'est pas rassemblé, la nomination ne peut être que provisoire. Je donne ma voix à M. Cathelineau.» Tout le monde applaudit, excepté le bon Cathelineau, qui fut bien surpris de tant d'honneur. Mon père, MM. de Boisy et Duhoux arrivèrent successivement, et se rangèrent au même avis. M. d'Elbée, qui avait été retenu par sa blessure, vint aussi deux jours après, et approuva ce qui avait été fait.

La nomination de Cathelineau était convenable en tous points: c'était, de tous les chefs, celui qui exerçait le plus d'influence sur les paysans; il avait une sorte d'éloquence naturelle qui les entraînait, sa piété et ses vertus le leur rendaient respectable; en outre, c'était lui qui avait commencé la guerre, qui avait soulevé le pays et gagné les premières batailles. Il avait le coup-d'oeil militaire, un courage extraordinaire et beaucoup de sens et de raison. On était sûr que son nouveau grade le laisserait tout aussi modeste, et qu'il écouterait et rechercherait toujours les conseils avec déférence. C'était d'ailleurs une démarche politique que de nommer un simple paysan pour général en chef, au moment où l'esprit d'égalité et un vif sentiment de jalousie contre la noblesse contribuaient en grande partie au mouvement révolutionnaire; c'était se conformer au désir général, et attacher de plus en plus les paysans au parti qu'ils avaient embrassé d'eux-mêmes. On en sentait si bien la nécessité, que les gentilshommes avaient toujours grand soin de traiter d'égal à égal chaque officier paysan. Ils ne l'exigeaient pourtant pas. Il m'est arrivé de les voir se retirer de la table de l'état-major, à Châtillon, quand j'y paraissais, disant qu'ils n'étaient pas faits pour dîner avec moi: ils ne cédaient qu'à mes instances. L'égalité régnait bien plus dans l'armée vendéenne que dans celle de la république; au point, que j'ignore encore, ou n'ai appris que depuis, si la plupart de nos officiers étaient nobles ou bourgeois; on ne s'en informait jamais; on ne regardait qu'au mérite: ce sentiment était juste et naturel; il partait du coeur; et, sans être inspiré par la politique, il y était trop conforme pour n'être pas général. Une conduite différente aurait peut-être refroidi le zèle. Je n'en rappellerai qu'un exemple très-remarquable. M. Forestier était fils d'un cordonnier de village, et il a joué le rôle le plus brillant, à l'armée, près des princes, dans les cours étrangères, partout enfin jusqu'à sa mort, arrivée vers 1808.

Deux jours après la prise de Saumur, MM. de Beauvolliers, avec cinq ou six cents hommes, se portèrent sur Chinon, entrèrent dans la ville sans résistance; ils délivrèrent madame de Beauvolliers, que les patriotes avaient mise en prison; ils la ramenèrent à Saumur. M. de Beauvolliers l'aîné retrouva aussi sa fille à Loudun où M. de La Rochejaquelein fit une course avec quatre-vingts cavaliers.

Plusieurs officiers vinrent joindre l'armée à Saumur. Henri envoya avertir M. Charles d'Autichamp, qui habitait auprès d'Angers. Il arriva sur-le-champ, et se plaça dans la division de M. de Bonchamps, son cousin; il la commanda bientôt en second, sous M. de Fleuriot. M. de Piron vint aussi de Bretagne se joindre à cette division où il acquit une très-grande réputation. La grande armée gagna encore, à cette époque, M. de la Guérivière et M. de la Bigotière, émigré rentré.