Il fallut remplacer M. de Dommaigné, et nommer un général de la cavalerie. On balança entre MM. Forêt et Forestier: le dernier réunit cependant plus de suffrages; il n'avait que dix-huit ans, mais chaque jour il montrait plus de mérite. Il eut la modestie d'accepter les fonctions et de refuser le titre, à cause de son âge.

L'administration de l'armée vendéenne prit, après cette expédition, plus d'importance, et posséda bien plus de ressources. MM. de Marigny et Duhoux d'Hautrive établirent à Mortagne et à Beaupréau des moulins à poudre, pour employer la grande quantité de salpêtre qui avait été prise à Saumur. Mortagne fut aussi choisi pour être le dépôt de l'artillerie. Les magasins de blé que les républicains avaient formés à Chinon, furent envoyés dans la Vendée; on acheta beaucoup de sel, d'huile et de savon; l'apothicairerie de l'armée, qui avait jusqu'alors été assez mal fournie, devint aussi plus complète. Pour subvenir à tous les besoins de l'armée, on avait usé d'industrie, au défaut de ressources, et beaucoup de personnes avaient, dans tous ces petits détails, montré un esprit inventif.

Quant aux vêtemens, il y en avait abondamment: ils étaient en gros drap du pays, en toile, en coutil, en siamoise. On faisait surtout une grande dépense de mouchoirs rouges; il s'en fabriquait beaucoup dans le pays, et une circonstance particulière avait contribué à les rendre d'un usage général. M. de La Rochejaquelein en mettait ordinairement autour de sa tête, à son cou, et plusieurs à sa ceinture pour ses pistolets: au combat de Fontenay, on entendit les bleus crier: «Tirez sur le mouchoir rouge.» Le soir, les officiers supplièrent Henri de changer de costume; il le trouvait commode, et ne voulut pas le quitter. Alors ils prirent le parti de l'adopter aussi, afin qu'il ne fût pas une cause de dangers pour lui. Les mouchoirs rouges devinrent ainsi à la mode dans l'armée; tout le monde voulut eu porter. Cet accoutrement, les vestes et les pantalons, qui étaient l'habit ordinaire des officiers, leur donnaient tout-à-fait la tournure de brigands, comme les appelaient les républicains.

CHAPITRE IX.

Occupation d'Angers.—Attaque de Nantes.—Retraite de Parthenay.—Combat du bois du Moulin-aux-Chèvres.

Je continuais toujours à habiter le château de la Boulaye avec ma mère: c'était là comme le quartier-général de l'armée. Les officiers y venaient dans l'intervalle des expéditions; quelques membres du conseil supérieur y étaient sans cesse.

J'eus d'abord un peu de peine à m'accoutumer à toute cette représentation militaire. Je me souviens qu'un jour où j'étais allée à Châtillon, M. Baudry, alors commandant de la ville, vint me faire une visite à mon arrivée: j'entendis le tambour; il me proposa d'aller voir ce qui se passait; je descendis dans la rue, et j'y trouvai deux cents hommes sous les armes; en même temps, M. Baudry tire son sabre et élève tout-à-coup la voix; la frayeur me saisit, je me mis à pousser des cris comme un enfant. Je compris enfin qu'il me faisait l'honneur de me haranguer à la tête de sa troupe: peu à peu je m'habituai au bruit et au mouvement de notre genre de vie.

J'avais laissé ma fille auprès de Clisson, chez sa nourrice qui avait montré une grande répugnance à quitter sa famille pour venir avec moi à la Boulaye.

Après la déroute de Fontenay, on la tenait cachée chez Charry ou chez les Texier, qui étaient les plus braves paysans de la paroisse de Courlay. Je voulus la faire venir à la Boulaye, et j'allai au-devant d'elle jusqu'à la Pommeraye-sur-Sèvre où demeurait le bon M. Durand, notre médecin. Les chemins étaient impraticables en voiture; je pris le parti de monter à cheval; mais j'avais si grand peur, qu'un homme à pied tint la bride pendant toute la route. Le lendemain, tandis que j'étais à dîner, un courrier arriva, m'apportant une lettre de M. de Lescure. J'avais su l'affaire de Saumur; mais on m'avait caché qu'il eût été blessé. Il venait d'arriver à la Boulaye, et m'écrivait lui-même pour me rassurer. Un tremblement affreux me saisit. Je ne voulus pas rester un moment de plus. Je pris un mauvais petit cheval qui se trouvait par hasard dans la cour; je ne laissai pas le temps d'arranger les étriers qui étaient inégaux, et je partis au grand galop; en trois quarts d'heure je fis trois grandes lieues de mauvais chemins. Je trouvai M. de Lescure debout; mais il avait une fièvre violente qu'il conserva plusieurs jours. Depuis, je n'ai eu aucune frayeur de monter à cheval.

La grande armée n'avait pas eu, jusqu'à ce moment, la moindre relation avec M. de Charette. M. de Lescure, ayant du loisir à la Boulaye, lui écrivit une lettre polie, pour le féliciter d'une affaire brillante et célèbre qui lui avait livré Machecoul. M. de Charette répondit par des complimens à notre armée sur ses succès, et spécialement sur la prise de Saumur. La lettre de M. de Charette, comme celle de M. de Lescure, exprimait le désir d'établir des rapports entre les deux armées, et de combiner leurs opérations. M. de Lescure envoya aussitôt un courrier à Saumur, pour faire part aux généraux de la démarche qu'il venait de faire. Ils furent très-satisfaits des dispositions que montrait M. de Charette, et songèrent à en profiter pour concerter avec lui une attaque sur Nantes, à laquelle ils pensaient. Mon père fut chargé de négocier pour cet objet. Il commença par offrir des canons et des munitions à M. de Charette qui les accepta avec reconnaissance. Depuis, la grande armée le ravitailla plusieurs fois, ainsi que la petite troupe de M. de Lyrot; car dans le Bas-Poitou la guerre fut presque constamment défensive, au lieu que notre armée, en se portant en avant, s'emparait des magasins que les républicains avaient formés. L'entreprise sur Nantes fut convenue avec M. de Charette: il promit d'attaquer par la rive gauche.