Pour rester maître du cours de la Loire, il fallait, conserver Saumur qui établissait une communication sûre entre les deux rives. On résolut donc d'y établir une garnison. Il fut d'abord question de laisser M. de Laugrenière pour la commander; mais il n'était pas assez connu dans l'armée pour inspirer de la confiance aux paysans. On invita alors M. de La Rochejaquelein à se charger de cette tâche, qui ne lui plaisait guère. Pour engager les soldats à rester, on leur promit de les nourrir et de leur donner quinze sous par pur; il fut même dit qu'ils pourraient se relever tous les huit jours. Chaque paroisse devait toujours avoir quatre hommes à Saumur. C'est la première fois qu'on proposa une paie.

Le gros de l'armée partit. Il y avait déjà longtemps que les soldats étaient sortis de chez eux; leur ardeur était diminuée. Stofflet, pour les déterminer à passer la Loire, fit publier, sans avoir consulté personne, que ceux qui resteraient seraient des lâches: cette mesure augmenta l'armée, mais diminua beaucoup la garnison de Saumur, qui se trouva composée de mille hommes environ. M. de La Rochejaquelein revint les commander, après avoir passé deux jours à Angers avec l'armée.

Les républicains avaient évacué Angers et tout le pays adjacent. La frayeur qu'inspiraient alors les Vendéens était si forte, que quatre jeunes gens, MM. Dupérat, Duchenier, de Boispréau et Magnan, s'en allèrent seuls à la Flèche, dix lieues en avant de l'armée. Ils entrent dans la ville, criant: Vive le roi! descendent à la Municipalité, annoncent que l'armée royale va se diriger sur Paris, et qu'ils arrivent avec deux mille hommes de cavalerie pour faire les logemens; ils disent que, pour ne pas effrayer les habitans, leur escorte est demeurée à une demi-lieue; ils se font livrer les écharpes des municipaux, les font marcher sur la cocarde, et mettent le feu à l'arbre de la liberté. Toute la ville se met en mouvement pour pourvoir à la nourriture de cette armée qui doit passer. Pendant ce temps-là, ces messieurs vont tranquillement dîner à l'auberge. Au milieu du repas, une servante leur dit: «Messieurs, un colporteur qui vient d'Angers a dit qu'il n'avait pas rencontré votre escorte sur la route, et l'on parle de vous arrêter.» Ils sautèrent vite sur leurs chevaux, et arrivèrent au galop à Angers, chamarrés d'écharpes tricolores, et tout fiers de leur témérité.

Comme Angers est le siège d'un évêché, l'évêque d'Agra s'y rendit pour officier solennellement. Il voyageait avec la simplicité d'un apôtre, à cheval, suivi d'un domestique qui portait sa crosse de bois. Il célébra une grand messe; et, pour gagner l'esprit de la ville et prouver que les prêtres ne prêchaient pas le meurtre, comme le disaient les républicains, on arrangea que l'évêque demanderait et obtiendrait la grâce de deux canonniers des bleus, que l'on avait condamnés à mort pour quelques crimes.

Le prince de Talmont, second fils du duc de la Trémoille, vint à Angers rejoindre l'armée. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille très-élevée et d'une fort belle figure. Malgré sa jeunesse, il était habituellement atteint de la goutte, ce qui nuisait à son activité. Il était brave, loyal, complètement dévoué, d'un bon caractère; mais ces excellentes qualités étaient un peu obscurcies par un air de légèreté qui lui paraissait de bon goût.

M. le prince de Talmont fut reçu avec une vive satisfaction; ou s'applaudissait d'avoir dans les rangs de l'armée un homme d'un aussi beau nom, dont la famille était depuis si long-temps presque souveraine en Poitou. Le duc de la Trémoille et la princesse de Tarente, sa belle-fille, qui était mademoiselle de Châtillon, étaient seigneurs de plus de trois cents paroisses dans cette province. M. de Talmont fut nommé sur-le-champ général de cavalerie, au grand contentement du modeste M. Forestier.

On prit la route d'Angers à Nantes; mais l'armée n'était ni très-nombreuse, ni très-animée. Beaucoup de paysans étaient retournés chez eux. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein étaient absens, ainsi que plusieurs de leurs officiers; et les soldats qui d'ordinaire étaient sous leurs ordres, ou n'étaient pas à l'armée, ou n'y conservaient pas leur ardeur habituelle. D'ailleurs, on s'était toujours battu contre un ennemi voisin du pays et prêt à l'envahir; cette fois, ces pauvres gens ne comprenaient pas bien à quoi pourrait leur servir d'aller attaquer Nantes. Enfin on assure que le général Cathelineau n'avait pas huit mille hommes quand il arriva devant la ville.

L'armée de M. de Charette et la division de M. de Lyrot avaient au contraire un intérêt pressant de s'emparer de Nantes: c'était de là que sortaient toutes les expéditions républicaines dirigées contre le Bas-Poitou. Aussi tous les habitans s'étaient-ils réunis de ce côté, au nombre de plus de vingt-cinq mille; mais leur attaque était subordonnée à celle de la grande armée, parce que Nantes est situé en entier sur la rive droite, et qu'il y avait plusieurs bras de la Loire à traverser, dont trois étaient défendus par des ponts-levis.

On était convenu d'attaquer, le 29 juin, à deux heures du matin.

Un premier malheur empêcha la parfaite exécution de ce plan. L'armée républicaine avait laissé un fort détachement dans le bourg de Nort; contre toute attente, il se défendit dix heures de suite, et l'on arriva devant Nantes à huit heures du matin seulement. M. de Charette avait commencé à l'heure dite; et les républicains, au lieu d'avoir deux attaques à la fois à repousser, eurent le temps d'aviser aux moyens de défense et de se rassurer. Les généraux Canclaux et Beysser, qui les commandaient, mirent beaucoup de courage et de sang-froid à soutenir les efforts des Vendéens. Une partie des habitans les seconda avec zèle; cependant notre armée parvint jusque dans les faubourgs. Nantes allait succomber; les bleus commençaient à fuir par la porte de Vannes; l'intrépide Cathelineau avait même pénétré dans la ville, jusque sur la place Viarmes, à la tête de quelques centaines d'hommes: la victoire était dans nos mains. Ce fut dans ce moment décisif que deux accidens firent tout changer de face. Le général en chef tombe blessé d'une balle qui lui perce le bras et se perd dans la poitrine. Les Vendéens, désespérés, l'emportent et abandonnent le faubourg qu'il avait pris. Dans le même instant, un oubli du prince de Talmont empêcha peut-être le succès de l'entreprise.