On s'était toujours bien trouvé de laisser aux républicains des moyens de retraite; jamais on ne les avait mis dans la position de vaincre ou de mourir. Il fut donc convenu au conseil de guerre qu'il n'y aurait aucune attaque par le chemin de Vannes, et qu'on y laisserait un libre passage. A deux heures de l'après-midi, on vit en effet des troupes de fuyards sortir de Nantes par cette route. M. de Talmont, emporté par trop d'ardeur et oubliant les dispositions adoptées par le conseil de guerre, se laissa aller à un mouvement inconsidéré; il prit deux pièces de canon et repoussa les républicains dans la ville. Leur défense devint encore plus opiniâtre.

Les Vendéens mirent aussi dans l'attaque plus de constance qu'on ne pouvait en attendre: le combat dura dix-huit heures; mais jamais ils ne purent reprendre l'avantage que la blessure de Cathelineau leur avait arraché. M. de Fleuriot l'aîné, qui commandait la division de Bonchamps, et plusieurs autres officiers, avaient aussi été blessés: le découragement se joignit à la fatigue, et les soldats se retirèrent à la nuit tombante. Les chefs avaient fait toute la journée les plus grands efforts pour donner aux paysans encore plus d'élan. M. de Talmont avait eu son cheval tué par un boulet; mon père s'était trouvé tellement enveloppé du feu d'une batterie, que tout le monde l'avait cru mort.

L'armée fut dissoute en un instant; officiers et soldats repassèrent la Loire dans des barques, et la rive droite fut entièrement abandonnée, sans que les bleus, encore épouvantés, osassent sortir de Nantes pour les poursuivre. Dans cette malheureuse attaque on perdit peu de soldats; mais la blessure de Cathelineau fut mortelle, et c'était un bien grand désastre. M. de Fleuriot méritait aussi de vifs regrets. Tous les deux survécurent de quelques jours seulement à leurs blessures.

Pendant ce temps-là, le Bocage était aussi le théâtre de combats qui n'avaient pas été prévus. Il y avait à Amaillou, entre Bressuire et Parthenay, un petit rassemblement de paysans, qu'on avait formé pour la sûreté du pays. M. de Lescure apprit que le général Biron (duc de Lauzun) était à Niort, que son armée grossissait tous les jours, et que l'avant-garde était à Saint-Maixent, menaçant Parthenay. Il envoya sur-le-champ à Saumur, prier MM. de Beaugé, les chevaliers Beauvolliers et de Beaurepaire, de se rendre à Amaillou; lui-même, tout blessé qu'il était, voulut y aller pour veiller de près à la défense de ce poste. Il partit malade et le bras en écharpe; je l'accompagnai, ne pouvant me résoudre à le quitter dans cet état.

Nous nous arrêtâmes une nuit à Clisson, et le lendemain nous arrivâmes à Amaillou. Nous y trouvâmes M. de R***; c'était un gentilhomme d'une trentaine d'années. Pour se donner un air plus distingué, il était en habit de velours bleu, brodé en paillettes, en bourse, et un chapeau sous le bras, l'épée au côte: c'était la première fois qu'on le voyait au camp. Il dit qu'ayant appris que les chefs étaient occupés ailleurs, il avait cru devoir se rendre à Amaillou, pour y prendre le commandement du poste. M. de Lescure le remercia beaucoup; et comme il arrivait avec des officiers harassés de fatigue, il pria M. de R*** de vouloir bien encore commander le camp, et se charger du bivouac pour cette nuit-là.

Il répondit qu'un gentilhomme comme lui n'était pas fait pour coucher dehors. «Comme chef, vous avez raison, s'écria M. de Lescure en riant.» Il ordonna aux soldats de se relayer pour le garder toute la nuit à la pluie, loin du feu: cela fut exécuté, et M. de R*** ne parut plus.

Le jour d'après, comme j'étais à me promener avec le chevalier de Beauvolliers, nous vîmes tous les paysans en rumeur; ils saisissaient deux chasseurs républicains; nous devinâmes qu'ils étaient déserteurs: en effet, ils venaient de Saint-Maixent. Leur fuite avait été aperçue, ils avaient été poursuivis l'espace de plusieurs lieues, et ils arrivaient tout essoufflés. Nos gens avaient commencé par les entourer, les uns leur disant qu'ils étaient des espions, d'autres qu'il fallait crier vive le roi, quelques-uns qu'il fallait les tuer. Au milieu de ce tumulte, ils étaient fort interdits: nous les prîmes sous le bras, et nous les conduisîmes à M. de Lescure qui était sur son lit; il les interrogea. Le premier répondit gaiement qu'il s'appelait Cadet; qu'on l'avait mis dans la légion du Nord, et que, voulant se battre pour le roi, il désertait. Le second, d'un air embarrassé, dit qu'il avait émigré, et qu'il était sous-officier dans le régiment de la Châtre. Sa manière de s'exprimer donna de la défiance à M. de Lescure qui recommanda de le surveiller. Bientôt après, il se distingua par son courage et son mérite; et quand il fut estimé dans l'armée, il conta qu'il était gentilhomme d'Auvergne, qu'il s'appelait M. de Solilhac. Je ne sais pas ce qui avait pu l'engager à se cacher d'abord; depuis, il a toujours été un des plus braves officiers de la Vendée.

La présence de M. de Lescure amena à Amaillou un grand nombre de paysans; il pensa alors qu'il fallait s'avancer et occuper Parthenay. M. Girard de Beaurepaire, qui commandait une petite division attachée à l'armée de M. de Royrand, lui fit dire qu'il viendrait se réunira lui, et qu'il lui amènerait cent cinquante cavaliers: c'était un secours fort utile, car M. de Lescure n'avait que quinze chevaux. Cette jonction se fit à Parthenay.

On s'attendait à être attaqué. M. de Beaugé et le chevalier de Beaurepaire firent murer toutes les issues de la ville, hormis les portes de Thouars et de Saint-Maixent; deux pièces de canon furent mises à cette dernière porte; on plaça un poste avancé et des factionnaires. Il fut convenu que d'heure en heure, il partirait une patrouille qui ferait une lieue puis reviendrait, de façon qu'il y en aurait toujours une dehors. M. Girard de Beaurepaire fut chargé de veiller à l'exécution de toutes ces mesures de précaution, qui furent négligées; il alla se coucher, et la patrouille de minuit ne partit pas. L'avant-garde des républicains, commandée par le général Westermann, arriva jusqu'à la porte: le factionnaire fut égorgé et la batterie surprise. Un nommé Goujon, l'un des six dragons qui avaient déserté, se fit tuer en défendant les pièces avec courage.

MM. de Lescure et de Beaugé s'étaient jetés sur le même lit. M. de Beaugé se leva sur-le-champ, et courut à la porte de Saint-Maixent: il la trouva abandonnée; les paysans étaient en pleine déroute; il reçut une balle qui lui cassa la jambe, et se trouva au milieu des bleus; la nuit était obscure; il ne fut pas reconnu, et, tournant à droite, il se dirigea rapidement vers la rivière. Alors on vit bien que c'était un Vendéen, et l'on fit une décharge sur lui. Il fit sauter son cheval dans l'eau et le mit à la nage; une seconde décharge tua le cheval. Les Vendéens, qui étaient à l'autre bord, parvinrent cependant à retirer leur officier.