M. de Lescure, que sa blessure faisait beaucoup souffrir, avait eu bien de la peine à s'habiller et à se sauver: peu s'en fallut qu'il ne fût pris.

Le lendemain matin les républicains occupèrent la ville où ils n'avaient pas osé s'avancer beaucoup pendant la nuit.

M. de Lescure n'avait pas voulu que je le suivisse à Parthenay; j'étais retournée d'Amaillou à Clisson; il m'envoya un cavalier pour me prévenir de ce qui se passait. Cet homme arriva au grand galop, la frayeur lui avait fait perdre la tête: il se croyait poursuivi; il frappa à ma porte, et me réveilla en criant: «Madame, de la part de M. de Lescure, sauvez-vous; nous avons été battus à Parthenay, sauvez-vous.» L'effroi me saisit; c'est à peine si j'eus le sang-froid de demander s'il n'était rien arrivé à mon mari. Je m'habillai à la hâte, oubliant d'attacher mes robes, et je fis réveiller tout le monde; je courais dans la cour, tenant toujours ma robe; je trouvai une troupe de faucheurs; je leur dis d'aller se battre, et qu'il n'était pas temps de travailler; je saisis par le bras un vieux maçon de quatre-vingts ans; je le priai de me conduire dans une métairie dont il me semblait que j'avais oublié le chemin; j'y traînai ce pauvre homme, qui pouvait à peine marcher pendant que je courais. On vint me donner quelques détails qui calmèrent un peu ma terreur panique. Je sus qu'après le premier moment, M. de Lescure s'était retiré paisiblement, et sans être poursuivi, ni inquiété. Je montai cependant à cheval, et je partis pour Châtillon; j'y arrivai à cinq heures du soir. Je fus toute surprise, en y entrant, de ce qu'on s'empressait autour de moi en s'écriant: La voilà! la voilà! Le bruit s'était répandu que M. de Lescure et moi avions été pris à Parthenay: tout le monde était dans la consternation. J'allai rassurer le conseil supérieur, en racontant ce que je savais; puis je pris le chemin de la Boulaye. Je trouvai ma mère qui arrivait en voiture. Elle avait appris, par le bruit public, les fausses nouvelles qu'on répandait, et elle voulait se faire conduire à Niort pour périr avec moi sur l'échafaud. Nous fûmes bien heureuses de nous retrouver: elle ne pouvait s'en fier à ses yeux.

Cependant M. de La Rochejaquelein voyait chaque jour diminuer sa garnison de Saumur; rien ne pouvait retenir les paysans, car ils croyaient que tout était fini, qu'il n'y avait plus rien à craindre. L'un partait après l'autre, pour aller retrouver sa métairie et ses boeufs. M. de La Rochejaquelein vit bien qu'avant peu il n'aurait pas un soldat, et il s'occupa à envoyer chaque jour dans le Bocage la poudre, l'artillerie et les munitions de tout genre. Pour faire illusion aux habitans sur la faiblesse de la garnison, il parcourait chaque nuit la ville au galop avec quelques officiers, en criant: Vive le roi! Enfin il se trouva, lui neuvième, à Saumur. Trois mille républicains venaient d'occuper Chinon: il fallut quitter la ville. Il restait deux canons, il les emmena; mais à Thouars, il fut obligé de les jeter dans la rivière. Il arriva à Amaillou le jour où M. de Lescure se retirait de Parthenay.

Cependant ces deux messieurs virent bien qu'ils n'avaient pas assez de monde pour défendre ce canton; ils se retirèrent sur Châtillon pour y assembler la grande armée. Le général Westermann, de son côté, avança avec dix mille hommes environ; il entra à Parthenay; de là il vint à Amaillou sans éprouver de résistance; il fit mettre le feu au village: c'est là le commencement des incendies des républicains; Westermann marcha ensuite sur Clisson; il savait que c'était le château de M. de Lescure; et s'imaginant qu'il devait trouver une nombreuse garnison et éprouver une défense opiniâtre, il avança avec tout son monde, non sans de grandes précautions, pour attaquer ce château du chef des brigands: il arriva vers neuf heures du soir. Quelques paysans, cachés dans le bois du jardin, tirèrent des coups de fusil, qui effrayèrent beaucoup les républicains; mais ils saisirent quelques femmes, et surent qu'il n'y avait personne à Clisson qui d'ailleurs n'était susceptible d'aucune défense. Alors Westermann entra, et écrivit de là une lettre triomphante à la Convention, en lui envoyant le testament et le portrait de M. de Lescure. Cette lettre fut mise dans les gazettes. Il ne voulut pas renoncer à ce qu'il avait imaginé d'avance, et il manda qu'après avoir traversé une multitude de ravins, de fossés, de chemins couverts, il était parvenu au repaire de ce monstre, vomi par l'enfer, et qu'il allait y mettre le feu. En effet il fit apporter de la paille et des fagots dans les chambres, les greniers, les écuries, la ferme, et prit toutes ses mesures pour que rien n'échappât à l'incendie.

M. de Lescure, qui avait bien prévu cet événement, avait donné, long-temps auparavant, l'ordre de démeubler le château; mais apprenant l'effroi que cette nouvelle avait répandu dans les environs, et que les habitans abandonnaient leurs métairies, il craignit l'effet que cette précaution produirait sur le pays, et ne fit rien enlever de Clisson: ainsi le château fut brûlé avec les meubles, et absolument tout ce qu'il renfermait; des provisions énormes de blé et de foin ne furent pas même épargnées; il en fut de même partout. Les armées républicaines brûlaient nos provisions et écrasaient les environs du pays insurgé par leurs réquisitions.

J'étais allée dîner à Châtillon avec ces messieurs, le jour où l'on vint leur apprendre l'incendie de Clisson: cela ne nous fit pas grand effet, il y avait long-temps que nous nous y attendions; mais ce qui était important, c'était la marche de Westermann, qui s'était sur-le-champ avancé à Bressuire, et qui se dirigeait sur Châtillon. L'armée était dissoute; les soldats avaient repassé la Loire la veille seulement, revenant de Nantes. Les incendies des bleus effrayaient les paysans; ils voulaient, avant de se battre, mettre en sûreté leurs femmes, leurs enfans et leurs bestiaux; enfin les chefs étaient dans le plus grand embarras. On se mit à écrire des réquisitions et à faire partir des courriers pour les porter. On manquait de chevaux. M. de Lescure me chargea d'aller dans les paroisses de Treize-Vents et de Mallièvre, près la Boulaye, remettre les ordres pour le départ. Je partis au galop; j'arrivai à Treize-Vents, je fis sonner le tocsin, je remis la réquisition au conseil de la paroisse, et je haranguai de mon mieux les paysans. J'allai de là à Mallièvre en faire autant.

J'envoyai des exprès dans les paroisses voisines, et je retournai ensuite à la Boulaye auprès de ma mère que j'avais fait prévenir.

Westermann ne laissait pas à nos mesures le temps de produire de l'effet; il avançait toujours. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein ne purent pas rassembler trois mille hommes: cependant, espérant faire illusion sur leurs forces, ils voulurent essayer de défendre les hauteurs du Moulin-aux-Chèvres; mais les soldats étaient mal disposés, et presque toujours ils perdaient courage, quand, au lieu d'attaquer, ils étaient forcés de se défendre. Le poste fut emporté par les républicains; il fallut se replier et abandonner Châtillon qui n'a aucun moyen de défense. A ce combat, M. de la Bigotière, émigré, eut un bras fracassé par un boulet. Il ne voulut pas que les paysans se détournassent de combattre pour le secourir; il se cacha dans une chaumière, y resta quelques momens évanoui; et le soir il se rendit à pied dans un village. On le conduisit à Chollet. Il eut le bras coupé; un mois après, étant à peine guéri, il revint à l'armée, et fut encore blessé.

Pendant ce combat, suivant la coutume, toutes les femmes priaient Dieu en attendant l'événement. Nous écoutions attentivement le bruit du canon, et son éloignement nous fit juger de la position de l'armée: bientôt je l'entendis gronder plus vivement et se rapprocher de plus en plus. La peur me saisit; je me mis à courir sans rien attendre; je traversai la Sèvre à Mallièvre; puis, entrant dans une chaumière, je me fis habiller en paysanne de la tête aux pieds, choisissant de préférence les haillons les plus déchirés; ensuite j'allai rejoindre ma mère et les habitans de la Boulaye, qui me suivaient plus tranquillement et que je retrouvai hors de Mallièvre: nous prîmes la route des Herbiers. En chemin, M. de Concise vint nous prier de nous arrêter chez sa belle-soeur, au château de Concise: nous y rencontrâmes M. de Talmont et mon père, qui arrivaient de Nantes. Madame de Concise n'était pas encore faite aux moeurs vendéennes; nous la trouvâmes qui mettait du rouge et qui affectait une attaque de nerfs: du reste, elle nous reçut fort bien. Le lendemain nous allâmes aux Herbiers, et l'on me décida à quitter mon singulier costume. Ma mère fut très-malade de toute cette crise. Elle avait sur elle beaucoup d'empire; dans le moment du danger, elle conservait du sang-froid; mais après, elle payait par beaucoup de souffrances la violence qu'elle s'était faite: bien différente de moi, qui ne savais point arrêter mon premier mouvement, et qui, après le péril passé, ne conservais pas même de l'inquiétude.