Lorsque M. de Lescure avait voulu émigrer, ma mère, afin de régler l'époque de mon mariage, avait consulté à ce sujet M. le comte de Mercy-Argentau, ancien ambassadeur d'Autriche en France, et qui était son ami. Il était dans la confiance du prince de Kaunitz, et connaissait mieux que personne les dispositions du cabinet de Vienne. Il répondit qu'il n'y avait aucun préparatif de guerre; que les puissances ne se détermineraient à ce parti que si elles y étaient forcées, et que M. de Lescure pouvait très-bien passer tout l'hiver en France. Il était déjà parti quand cette réponse y arriva.
Madame de Chastellux, ma tante, qui avait suivi Mesdames à Rome, avait envoyé la dispense du pape, nécessaire pour mon mariage: elle portait qu'il ne pourrait être célébré que par un prêtre qui eût refusé le serment, ou qui l'eût rétracté. Ce fut, je crois, la première fois que le pape fit connaître son opinion sur cette question. Plusieurs prêtres des environs, en l'apprenant, rétractèrent le serment qu'ils avaient prêté. Il se trouvait aussi que, par un fort grand hasard, nous avions dans notre paroisse un prêtre insermenté, l'abbé Queyriaux. Le nouvel évêque constitutionnel avait d'abord envoyé un autre curé; mais c'était un prêtre allemand qui, ne pouvant se faire entendre à des paysans du Médoc, se retira. La paroisse, se trouvant sans cure, en fit, demander un autre à l'évêque. Comme c'était un franc incrédule, qui n'attachait pas d'importance aux diversités d'opinions religieuses, il dit aux habitans d'engager l'ancien curé à retourner provisoirement dans sa paroisse. Il y était souvent insulté par les mauvais sujets; mais il supportait sa situation avec piété et courage.
Toutes ces circonstances, et plus encore les sentimens mutuels de M. de Lescure et les miens, avaient déterminé ma mère à conclure mon mariage. M. de Lescure apprit en arrivant que nos bans étaient publiés; il vit la lettre de M. de Mercy, et resta. Trois jours après, nous fûmes mariés; ce fut le 27 octobre. J'avais alors dix-neuf ans, et M. de Lescure en avait vingt-cinq. Il apprit, trois semaines après, que sa grand'mère avait eu une nouvelle attaque. Je me rendis auprès d'elle avec lui.
Elle passa deux mois entre la vie et la mort, des vomissemens continuels, de fréquentes rechutes d'apoplexie, et un cancer ouvert. Elle articulait à peine quelques mots pour prier Dieu et pour remercier des soins qu'on prenait d'elle. Jamais on n'a vu mourir avec un courage si angélique. Les titres étaient supprimés; on ne pouvait plus en graver sur son tombeau. Les paysans y firent écrire: CI GIT LA MÈRE DES PAUVRES. Cela valait bien les autres épitaphes.
M. de Lescure la regretta vivement. Onze ans avant sa mort, elle avait fait un testament tel que sa position d'alors le lui permettait. Il était chargé d'une grande quantité de legs. Si elle eût pu y songer, les dettes que son petit-fils avait à payer, les effets de la révolution sur sa fortune, auraient assurément changé ses intentions. Le testament manquait des formalités nécessaires, il n'était pas obligatoire: mais M. de Lescure s'y conforma avec scrupule de point en point; il ne voulut pas même que les domestiques qui depuis avaient bien mérité d'elle, et qui n'étaient pas compris sur le testament, se crussent oubliés; il leur fit à tous des dons au nom de sa grand'mère, comme si elle les eût ordonnés.
Au mois de février 1792, nous prîmes la résolution de partir pour émigrer. M. Bernard de Marigny nous accompagnait. C'était un parent et un ami de M. de Lescure; il était officier de marine et chevalier de Saint-Louis; il s'était distingué dans son état. C'était un fort bel homme, d'une taille élevée et d'une grande force de corps; il était gai, spirituel, loyal et brave. Jamais je n'ai vu personne aussi obligeant; il était toujours prêt à faire ce qui était agréable aux autres; au point que je me souviens que, comme il avait quelque connaissance de l'art vétérinaire, tous les paysans du canton venaient le chercher quand ils avaient des bestiaux malades. Il avait une extrême vivacité, et parfois se laissait entraîner à des emportemens qui ne le laissaient pas maître de lui-même. J'aurai si souvent occasion de parler de lui, que j'ai voulu le faire connaître. Il avait alors quarante-deux ans.
Nous arrivâmes à Paris. Quelques accidens survenus à ma voiture nous forcèrent de nous y arrêter pour plusieurs jours, avant de continuer notre route. Je ne pus être présentée au roi. Depuis que S.M. était à Paris, toutes les présentations avaient été suspendues.
J'allai aux Tuileries, chez madame la princesse de Lamballe; c'était la plus intime amie de ma mère. Elle me reçut comme si j'avais été sa fille. Le lendemain, M. de Lescure alla aux Tuileries. La reine daigna lui dire: «J'ai su que vous aviez amené Victorine; elle ne peut faire sa cour, mais je veux la voir; qu'elle se trouve demain à midi chez la princesse de Lamballe.»
M. de Lescure me rapporta cet ordre flatteur, et je me rendis chez madame la princesse de Lamballe. La reine arriva; elle m'embrassa. Nous entrâmes toutes les trois dans un cabinet. Après quelques mots pleins de bonté, S.M. me dit: «Et vous, Victorine, que comptez-vous faire? J'imagine bien que vous êtes venue ici pour émigrer.» Je répondis que c'était l'intention de M. de Lescure; mais qu'il resterait à Paris, s'il croyait pouvoir y être plus utile à S.M. Alors la reine réfléchit quelque temps, et me dit d'un ton fort sérieux: «C'est un bon sujet, il n'a pas d'ambition; qu'il reste.» Je répondis à la reine que ses ordres étaient des lois. Elle me parla ensuite de ses enfans. «Il y a longtemps que vous ne les avez vus. Venez demain, à six heures, chez madame de Tourzel; j'y mènerai ma fille.» Car alors elle trouvait de la consolation à soigner elle-même l'éducation de madame Royale, et madame de Tourzel n'était plus chargée, dans l'intérieur, que de M. le dauphin.
Après le départ de la reine, madame la princesse de Lamballe me témoigna combien elle jouissait de l'accueil que j'avais reçu. Je lui dis que j'en sentais tout le prix, et que certainement M. de Lescure resterait. Elle me recommanda le plus grand secret sur ce qui m'avait été dit.