Le lendemain, j'allai chez madame de Tourzel. La reine entra avec madame Royale. Elle vint à moi, et daigna me dire tout bas, en me serrant fortement la main: «Victorine, j'espère que vous resterez.» Je répondis que oui. Elle me serra de nouveau la main, alla causer avec mesdames de Lamballe et de Tourzel; et avec une attention et une bonté angéliques, elle éleva la voix, au milieu de la conversation, pour dire: «Victorine nous reste.» Depuis lors, M. de Lescure alla aux Tuileries tous les jours de cour, et chaque fois la reine daignait lui adresser la parole.
Cependant j'avoue que bientôt je ne fus plus tranquille. On émigrait en foule; on blâmait M. de Lescure de ne point partir; il me semblait que sa réputation en souffrirait, s'il ne suivait le mouvement général. En arrivant à Paris, il avait annoncé le dessein d'émigrer, et il se trouvait qu'il avait changé de résolution, précisément deux jours après le décret qui confisquait les biens des émigrés. Cette circonstance me semblait affreuse. Il recevait de nos amis et de nos parens les lettres les plus pressantes. Dans mon inquiétude, je priai madame de Lamballe de parler de nouveau à la reine. S.M. la chargea de me répéter mot pour mot sa réponse: «Je n'ai rien à dire de nouveau à M. de Lescure; c'est à lui de consulter sa conscience, son devoir, son honneur; mais il doit songer que les défenseurs du trône sont toujours à leur place, quand ils sont auprès du roi.» Alors je fus rassurée, bien certaine que les princes approuveraient ceux qui restaient pour défendre le roi. C'était la même cause, et ils étaient en relation continuelle.
Dès que M. de Lescure sut la réponse de la reine, il n'hésita pas. «Je serais vil à mes yeux, me dit-il, si je pouvais balancer un instant entre ma réputation et mon devoir. Je dois avant tout obéir au roi: peut-être aurai-je à en souffrir, mais du moins je n'aurai pas de reproches à me faire. J'estime trop les émigrés, pour ne pas croire que chacun d'eux se conduirait comme moi, s'il était à ma place. J'espère que je pourrai prouver que si je reste, ce n'est ni par crainte, ni par avarice, et que j'aurai à me battre ici autant qu'eux là-bas. Si je n'en ai pas l'occasion, si mes ordres restent inconnus du public, j'aurai sacrifié au roi jusqu'à l'honneur; mais je n'aurai fait que mon devoir.»
Deux mois après, M. de Calvimont Saint-Martial vint de Coblentz passer quelques jours à Paris. J'obtins la permission de faire dire par lui à mon oncle le duc de Lorges que M. de Lescure avait des ordres particuliers.
M. de Marigny voyant que M. de Lescure ne partait pas, et qu'il était sans cesse au château, lui dit que, sans demander aucune confidence, il l'estimait trop pour ne pas suivre son sort.
Nous répondîmes de lui à madame de Lamballe, et elle obtint qu'on lui donnât aussi l'ordre de rester: elle en chargea M. de Lescure; mais le secret le plus absolu était toujours recommandé, dans la crainte que des propos indiscrets ne donnassent de l'inquiétude à l'Assemblée nationale.
Nous habitions l'hôtel de Diesbach, rue des Saussayes. La vie que nous menions était fort retirée; je ne recevais personne à cause de ma jeunesse. M. de Lescure était souvent aux Tuileries: dès qu'il craignait quelque mouvement, il y passait la journée.
Au 20 juin je fus fort effrayée. J'allais chez madame la princesse de Lamballe; j'étais seule en voiture, et en deuil de cour à cause de la mort de l'impératrice, ce qui avait déjà exposé quelques personnes aux insultes du peuple. J'arrivai sur le Carrousel au milieu de la foule; mon cocher ne put avancer. Je voyais la populace désarmer et maltraiter les gardes du roi; les portes des Tuileries étaient fermées; on ne pouvait entrer: je pris le parti de me retirer sans avoir été remarquée.
Tout l'été se passa à peu près de même. M. de Lescure était toujours aux Tuileries, ou dans les lieux publics, même parmi le peuple, en se déguisant, pour mieux juger de la situation des esprits. Pour moi, je fuyais le monde; je n'allais guère que chez madame la princesse de Lamballe. Je voyais toutes ses inquiétudes, tous ses chagrins: jamais il n'y eut personne de plus courageusement dévoué à la reine. Elle avait fait le sacrifice de sa vie. Peu de temps avant le 10 août, elle me disait: «Plus le danger augmente, plus je me sens de force. Je suis prête à mourir; je ne crains rien.» Elle n'avait pas une pensée qui ne fût pour le roi et la reine. Son beau-père, M. le duc de Penthièvre, l'adorait; elle lui avait prodigué les plus tendres soins, et il mourut du chagrin qu'il ressentit de la fin cruelle de sa belle-fille.
Vers le 25 juillet, madame de Lamballe m'annonça que le baron de Vioménil, aujourd'hui maréchal de France, était arrivé de Coblentz, et qu'il devait commander les gentilshommes restés près du roi. Il entra chez elle au moment même: alors elle lui dit que M. de Lescure avait reçu des ordres, et le lui recommanda.