Après quelques jours de repos, on apprit que les républicains, changeant leurs plans, allaient attaquer la Vendée par un autre point, et entrer par le pont de Cé, en Anjou. On commença à faire des préparatifs de défense et à rassembler les soldats.
Le 15 juillet, l'armée républicaine, après avoir passé les ponts de Cé, arriva par Brissac jusqu'auprès de Martigné. Toute l'armée vendéenne était rassemblée; M. de Bonchamps commandait sa division en personne: c'était sa première sortie depuis sa blessure de Fontenay. Il fut d'avis, ainsi que M. de Lescure, de marcher toute la nuit et de prendre le chemin le plus court pour aller à la rencontre de l'ennemi, afin de n'avoir pas à combattre pendant la chaleur qui était extrême en ce moment-là. Un vieux M. de L***, qui était venu à l'armée cette fois, et qu'on n'y a pas revu depuis, insista fortement pour qu'on choisît une autre route plus longue, et assura que l'attaque serait plus avantageuse de ce côté-là. Il avait soixante-dix ans, une ancienne réputation de bon militaire: on se rangea à son avis.
Les paysans eurent trois lieues de plus à faire; ils arrivèrent à Martigné excédés de fatigue: la chaleur était étouffante. L'avantage fut d'abord du côté des Vendéens, ils s'emparèrent de cinq pièces de canon; mais M. de Marigny, ayant voulu tourner l'ennemi à la tête d'un détachement de cavalerie, se trompa de chemin et revint au galop. La poussière empêcha nos gens de distinguer ceux qui arrivaient sur eux; ils crurent que les ennemis les chargeaient, et se retirèrent emmenant trois pièces de canon ennemi. On fît de vains efforts pour les ramener; la chaleur leur ôtait toute activité. M. de Bonchamps fut atteint d'une balle qui lui fracassa le coude; un des bons officiers de sa division, Vannier, valet de chambre de M. d'Antichamp, fut grièvement blessé.
Les républicains, qui souffraient aussi de la chaleur, ne poursuivirent pas, et les Vendéens perdirent peu de monde au combat; mais la soif et la chaleur firent périr une cinquantaine de paysans, qui imprudemment burent avec avidité des eaux corrompues. M. de Lescure, qui était épuisé de fatigue, et qui avait beaucoup crié pour exciter les soldats, ne trouvant ni vin, ni eau-de-vie, but aussi de cette eau; il se trouva mal, et demeura évanoui pendant deux heures.
MM. de Lescure et de La Rochejaquelein retournèrent à Chollet pour rassembler les paysans et recommencer une nouvelle attaque. Les républicains continuèrent leur mouvement, entrèrent à Vihiers, et de-là avancèrent sur Coron. Ces messieurs se hâtèrent d'envoyer du monde de ce côté. Heureusement toutes les paroisses de ce canton-là étaient très-peuplées, et fournissaient, pour ainsi dire, les meilleurs soldats de l'armée. Le 17, l'ennemi arrêta sa marche, et le 18, comme il y avait déjà beaucoup de paysans assemblés, on attaqua les bleus qui s'avançaient du côté de Vihiers. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein n'étaient pas encore arrivés, il n'y avait que des officiers; aucun chef ne se trouvait là. L'abbé Bernier persuada aux soldats que leurs généraux étaient présens; il donna d'excellens conseils, et ce fut lui, en quelque sorte, qui dirigea le mouvement. MM. de Piron, Forestier, de Villeneuve, Keller, de Marsange, Forêt, Herbault, Guignard, conduisirent les soldats avec habileté et courage. Au bout de trois quarts d'heure, les républicains furent mis en déroute et abandonnèrent leurs canons et leurs munitions: le général Santerre, qui les commandait, s'enfuit des premiers. On savait qu'il était là, et les Vendéens avaient un vif désir de prendre l'homme qui avait présidé au supplice du roi; on voulait l'enchaîner dans une cage de fer. Forêt se lança à la poursuite de Santerre, et allait le saisir, lorsque celui-ci parvint à faire franchir à son cheval un mur de six pieds. M. de Villeneuve manqua aussi de prendre le représentant Bourbotte qui sauta de son cheval derrière une haie. Les bleus, en fuyant, eurent la folle barbarie de brûler la ville de Vihiers. Les Vendéens ne l'eussent pas fait; mais ils ne purent éprouver aucun regret sur le sort de cette ville, car elle avait toujours favorisé les républicains. Trois maisons furent sauvées par hasard, dont une appartenait au seul royaliste qui fût à Vihiers.
M. de Lescure et de La Rochejaquelein, entendant le canon, pensèrent bien que l'attaque avait été, contre leur attente, avancée de vingt-quatre heures; ils arrivèrent en toute hâte, et trouvèrent les paysans qui emmenaient des canons. M. de Lescure demanda ce que c'était: «Comment! mon général, vous n'étiez donc pas à la bataille? c'est donc M. Henri qui nous commandait?» D'autres en disaient autant à M. de La Rochejaquelein. Les officiers vinrent expliquer aux généraux qu'on s'était servi de leur nom pour encourager les soldats.
La défaite des républicains avait été si complète, que le pays en était entièrement délivré; ils avaient regagné Saumur.
Le quartier-général revint à Châtillon: j'allai y dîner; et ce jour-là, je fus témoin d'une scène qui montrera quel était le caractère des soldats vendéens. Un officier avait mis en prison deux meuniers de la paroisse des Treize-Vents, qui avaient commis quelque faute; c'étaient de bons soldats, aimés de leurs camarades. Tous les paysans qui se trouvaient à Châtillon commencèrent à murmurer hautement, disant qu'on les traitait avec trop de dureté. Quarante hommes de la paroisse allèrent se consigner en prison; ils répétaient qu'ils étaient aussi coupables que les meuniers. Le chevalier de Beauvolliers vint me raconter ce qui se passait, et m'engagea de solliciter la grâce de ces deux hommes auprès de M. de Lescure, qui ne voulait pas avoir l'air de céder à cette rumeur, et qui m'envoyait chercher pour la lui demander. Je vins sur la place; je dis aux paysans que je rencontrai, que je m'intéressais à leurs camarades, parce que le château de la Boulaye était de la paroisse des Treize-Vents. M. de Lescure arriva comme par hasard; je le suppliai publiquement de leur rendre la liberté. Il fit semblant de se faire prier, et m'accorda ma demande. J'allai moi-même à la prison, suivie de tout le peuple; je fis sortir les prisonniers. «Madame, nous vous remercions bien, me dirent les gens de Treize-Vents; mais cela n'empêche pas qu'on a eu tort de mettre les meuniers en prison; on n'avait pas ce droit-là.» Tels étaient nos soldats, aveuglément soumis au moment du combat, et hors de là, se regardant comme tout-à-fait libres.
Cependant, le 14 juillet, le brave Cathelineau avait succombé à sa blessure où la gangrène s'était mise. Un de ses parens se présente au peuple assemblé devant la maison, et lui dit: «Le bon Cathelineau a rendu l'ame à celui qui la lui avait donnée pour venger sa gloire.» Quelles paroles simples et profondes la religion suggère à un paysan[12]! On parla de le remplacer; on sentit combien il serait avantageux de nommer un gênerai qui commandât en chef, non pas seulement la grande armée, mais aussi toutes les insurrections vendéennes. Ce fut en effet dans cette intention qu'on procéda à l'élection; mais elle fut faite tout de travers; au lieu de convoquer les députés de toutes les divisions, tout s'arrangea par une petite intrigue de M. d'Elbée. Quelques officiers peu marquans des divisions de MM. de Charette, de Bonchamps et de Royrand, se rassemblèrent avec un grand nombre d'officiers de la grande armée: ils convinrent qu'on écrirait cinq noms sur chaque billet, et que celui qui réunirait le plus de suffrages serait généralissime; les quatre suivans seraient chargés de commander, chacun à leur rang, en l'absence du général en chef, et devaient se choisir chacun un commandant en second. Le conseil de guerre devait être formé de ces neuf personnes, et décider de toutes les opérations. Ce fut M. d'Elbée qui présida à tout cet arrangement. M. de Bonchamps, qui, suivant l'opinion de tous les gens sensés, devait être nommé, était retenu à Jallais par ses blessures, et sa division était restée en Anjou. M. de Charette ignorait presque que l'on s'occupât d'une pareille nomination; M. de La Rochejaquelein ne s'en occupait pas; M. de Lescure était malade, et fort étranger à toute espèce de menée, de même que mon père. On laissa M. d'Elbée placer en foule, dans les électeurs, les officiers subalternes qui lui étaient attachés. Comme il n'y avait ni grade ni rang bien déterminés, on ne savait guère qui devait obtenir ce privilège ou en être exclu.
[Note 12: Ceci est tiré de la Vie de Cathelineau, ouvrage curieux et touchant, imprimé en 1821.]