Bref, M. d'Elbée fut nommé généralissime. Les quatre généraux de division furent MM. de Bonchamps, de Lescure, de Donnissan et de Royrand. M. de Lescure choisit pour second M. de La Rochejaquelein; M. de Royrand choisit, je ne sais pourquoi, M. de C***; M. de Bonchamps ne choisit personne, à ce que je crois. Pour mon père, voyant que dans une formation générale de l'armée, on oubliait M. de Charette, il le nomma. M. de Charette fut sensible à cette marque d'égards de mon père; mais il trouva tout cet arrangement de nomination fort plaisant. M. de Bonchamps écrivit de son lit ce peu de mots à M. d'Elbée: «Monsieur, je vous fais mon compliment sur votre élection; ce sont probablement vos grands talens qui ont déterminé les suffrages.» Il n'en vécut pas moins bien avec lui par la suite.

Cette nomination de M. d'Elbée parut singulière: on se borna à en plaisanter. C'était un homme de cour, plein de sentimens vertueux; et comme on était sûr qu'il ne gênerait personne, qu'il laisserait chacun faire à sa guise, tout aise de porter le titre de généralissime, et bornant là toute son ambition, on ne songea pas à renverser ce qui venait d'être fait; on savait très-bien que tout resterait comme par le passé, malgré ce qui avait été statué. De son côté, M. d'Elbée, pour se faire pardonner son élection et pour montrer de l'affabilité, redoubla de révérences et de complimens; il les prodiguait au moindre aide-de-camp.

M. de Talmont continua à commander la cavalerie, et M. de Marigny l'artillerie; il s'adjoignit M. de Perault, qui était venu à l'armée depuis quelque temps: c'était un officier de ce que l'on appelait autrefois les troupes bleues de la marine, chevalier de Saint-Louis, qui avait cinquante ans ou environ. Il montra constamment beaucoup de bravoure, de mérite et de modestie. MM. de Marigny et de Perault, uniquement occupés de leurs devoirs, sont restés toujours unis, sans jalousie et sans rivalité.

Beaucoup d'autres officiers étaient venus successivement se réunir aux Vendéens. C'est un devoir et une consolation pour moi de placer ici leurs noms, et de contribuer, autant qu'il est en moi, à l'honneur de leur mémoire. Je voudrais n'en omettre aucun; mais c'est impossible. M. de Lacroix, émigré, chevalier de Saint-Louis, était très-brave, fort bon homme et sans aucune prétention: M. Roger Moulinier était actif, dur et strict; les soldats le craignaient et avaient confiance en lui, à cause de son excessive bravoure: le chevalier Durivault, de Poitiers, était fort jeune; M. de Lescure le choisit pour aide-de-camp, et n'eut jamais qu'à s'en louer: un frère de MM. de Beauvolliers, âgé de quinze ans, vint les retrouver; la première fois qu'il vit le feu, il ne se montra pas ferme; M. de Beauvolliers l'aîné le fit venir devant tout le monde, et lui reprocha publiquement sa conduite; depuis, il a toujours été digne de sa famille.

J'ajouterai aux noms de ces officiers que j'ai eu l'occasion de
connaître plus particulièrement, ceux de MM. de Chantereau, de Dieuzy,
Caquerey, Bernés, pages du roi; MM. Beaud de Bellevue, Bernard, de
Cérizais; Blouin, Bonin, des Aubiers; Pallierne, Frey, de Brunet, de
Brocour, Genest, de Josselin, Morinais, de Nesde, de la Pelouze, de
Saujeon frères; Tranquille, d'Izernay, Valois, Texier frères, de
Courlay; un autre Texier, canonnier, bien connu dans l'armée par sa
bravoure, etc.

Dans les commencemens, tous les déserteurs des troupes républicaines devenaient officiers ou cavaliers dans l'armée vendéenne; mais le nombre des fantassins étant devenu assez considérable, bien qu'il ne l'ait jamais été beaucoup, on en forma trois compagnies: l'une française, commandée par M. de Fé; l'autre allemande, la troisième suisse. Chacune était de cent vingt hommes ou environ; elles faisaient une sorte de service régulier à Mortague où étaient les magasins. La compagnie suisse était presque entièrement composée de fugitifs d'un détachement du malheureux régiment des gardes: ils étaient en garnison en Normandie, pendant qu'on massacrait leurs camarades au 10 août; ils respiraient la vengeance, et chacun d'eux se battait héroïquement. M. Keller, suisse, un des plus courageux et des plus beaux hommes de l'armée, était leur commandant. Ces compagnies ne combattaient pas en ligne; elles se seraient fait écraser si elles ne s'étaient pas dispersées à la manière des paysans.

Tout de suite après l'élection de M. d'Elbée, on retourna attaquer les républicains. La division de M. de Bonchamps les avait battus deux fois, et leur avait fait repasser la Loire. MM. d'Elbée et de La Rochejaquelein se portèrent sur Thouars, et trouvèrent peu de résistance de ce côte-là; Henri fit même une excursion jusqu'à Loudun. Pendant ce temps-là, M. de Lescure, qui ne se portait pas bien, était resté à la Boulaye; il y reçut une lettre d'un officier de l'armée de M. de Royrand, par laquelle on demandait instamment des secours à la grande armée. Cette division avait quelquefois agi de concert avec nos généraux. Dans les commencemens de la guerre, elle avait eu un succès éclatant à Chantonnay; depuis elle avait défendu, contre quelques attaques, le pays de Montaigu et la route de Fontenay à Nantes; elle avait essayé une fois, sans succès, d'entrer à Luçon. M. de Royrand était un homme de grand mérite, et avait quelques officiers distingués: MM. Sapinaud de la Verrie, Béjarry frères, de Verteuil, de Grelier, etc.; mais il comptait avec eux des officiers qui avaient peu d'ardeur et de capacité. Pour les soldats, ils passaient pour les moins courageux de tout le pays insurgé.

Les républicains sortirent de Luçon; ils attaquèrent successivement le Pont-Charron et Chantonnay, toujours avec succès; ils prirent et ils égorgèrent M. Sapinaud de la Verrie. C'était une suite de revers dont on faisait le récit à M. de Lescure. Il partit sur-le-champ pour aller trouver M. de Royrand. La lettre qu'il avait reçue racontait d'une façon si déplorable la détresse de cette division, qu'il vit bien qu'on ne pouvait trop se hâter d'amener à M. de Royrand des soldats et des officiers. Il rendit compte de son départ aux autres généraux qui se trouvaient alors à Argenton; ils vinrent le joindre aux Herbiers, et l'armée s'y rassembla.

Les républicains se retirèrent jusqu'à Luçon: on les y attaqua. Le combat tourna d'abord à l'avantage des Vendéens; mais quelques soldats et même des officiers s'étant mis à piller dans les maisons voisines, mirent du désordre dans l'armée: l'ennemi en profita. Nos généraux ne purent rallier les soldats ni ramener la victoire, malgré leurs efforts courageux. M. de Talmont se distingua beaucoup à la tête de la cavalerie, et sa fermeté contribua à sauver l'armée. M. de Lescure eut son cheval blessé; M. d'Elbée courut quelques risques d'être pris.

Cette marche de l'armée ne servit donc qu'à recouvrer le poste important de Chantonnay. Le rassemblement avait été précipité et peu nombreux: c'était le moment de la moisson; les paroisses ne pouvaient pas fournir autant de monde. Cependant il est sûr que l'affaire de Luçon aurait eu une autre issue, sans le désordre auquel deux ou trois officiers participèrent. On voulut faire passer les coupables au conseil de guerre; mais on craignit de mécontenter les soldats, et on ne voulut pas avoir à faire un exemple sur des officiers d'une classe inférieure. Il fallait tant de ménagemens pour conserver la bonne volonté de l'armée, que la discipline n'était pas facile à maintenir: heureusement les cas où il aurait fallu punir étaient fort rares. On cassa néanmoins un officier; et on annonça que la déroute était une punition de Dieu.