CHAPITRE XI.

Arrivée de M. Tinténiac.—Seconde bataille de Luçon.—Victoire de
Chantonnay.

Après la bataille de Luçon, l'armée rentra dans son pays pour le défendre; car on commençait à attaquer la Vendée sans relâche, de tous les côtés. La division Bonchamps protégeait l'Anjou et la rive gauche de la Loire; M. de La Rochejaquelein était posté du côté de Thouars et de Doué; M. de Lescure forma un camp à Saint-Sauveur, près de Bressuire; M. de Royrand occupait Chantonnay, et ses forces étaient concentrées au camp de l'Oie, comme auparavant; M. de Charette faisait en ce moment-là une guerre plus active. Sur tous ces points les succès étaient partagés; mais les républicains ne réussissaient pas à pénétrer dans le Bocage.

On avait défendu aux paysans de conduire des bestiaux aux marchés, dans les villes qui n'étaient pas au pouvoir des Vendéens. M. de Lescure sut que, malgré cet ordre, les marchés de Parthenay étaient fort bien approvisionnés; il y fit une excursion, et tous les bestiaux qui étaient en vente furent saisis et envoyés à Châtillon. Il courut ce jour-là un assez grand danger. Il passait dans une rue, causant avec M. de Marsanges, à la tête de quelques cavaliers; un gendarme qui était à cheval, caché derrière la porte d'une cour, la fit ouvrir brusquement, et lui tira un coup de pistolet presque à bout portant: la balle passa entre lui et M. de Marsanges; les cavaliers tuèrent le gendarme qui s'enfuyait au galop. On avait fait depuis quelque temps une proclamation pour annoncer aux républicains qu'on userait toujours d'exactes représailles. Parthenay devait, suivant cet ordre, être brûlé, puisque plusieurs de ses habitans avaient suivi Westermann, lorsqu'il avait allumé les premiers incendies. M. de Lescure assembla les habitans et leur dit: «Vous êtes bien heureux que ce soit moi qui prenne votre ville, car suivant notre proclamation, je devrais y mettre le feu; mais comme vous l'attribueriez à une vengeance personnelle pour l'incendie de Clisson, je vous fais grâce.» Toutefois, il emmena en otage deux femmes des administrateurs, et parut disposé à fermer les yeux sur le pillage, quoiqu'il y répugnât beaucoup. Quelques soldats en profitèrent pour faire du dégât dans plusieurs maisons; mais aucune violence ne fut faite à personne: au point qu'une femme ayant été tuée par hasard à sa fenêtre, les Vendéens s'en montrèrent désespérés et donnèrent mille francs à sa famille. Je ne sais si je dois ajouter ici pour l'honneur de nos armées, que, sur les représailles, la proclamation n'a jamais été exécutée; il nous répugnait trop d'imiter les incendies, les massacres et les cruautés des bleus; et cette vérité est si évidente, que personne n'a osé nous en accuser.

Cependant on sentit qu'il fallait réparer d'une manière éclatante la défaite de Luçon, en revenant à la charge avec plus de forces, et en prenant de meilleures mesures. La division de M. de Bonchamps fut laissée pour défendre l'Anjou; et il fut résolu que l'opération serait concertée entre MM. de Charette, de Royrand et les généraux de la grande armée. Chacun tâcha de rassembler, dans son canton, le plus de soldats possible. M. d'Elbée quitta Châtillon pour aller réunir les gens du côté de Beaupréau.

Ce fut à ce moment que M. le chevalier de Tinténiac arriva d'Angleterre, envoyé par le gouvernement auprès des chefs de l'insurrection. Un bateau pêcheur l'avait débarqué seul, pendant la nuit, sur la côte de Saint-Malo. Il connaissait mal les chemins; il n'avait pas même de faux passe-ports. A trois heures du matin il traversa le bourg de Château-Neuf: on lui cria qui vive; il répondit citoyen, et passa. Quand le jour fut venu, ne sachant comment se diriger, il aborda un paysan. Après quelques paroles, il pensa qu'il pouvait se confier à lui; et, racontant qu'il était émigré et cherchait les moyens de passer dans la Vendée, il remit son sort entre ses mains. Le paysan l'emmena dans sa cabane, l'y garda deux jours, rassembla la municipalité pour lui rendre compte de ce qui venait de lui arriver. Toute cette partie de la Bretagne était tellement ennemie de la révolution, que, dans la plupart des paroisses, il ne se trouvait pas un homme d'une autre opinion: c'était d'ordinaire les municipaux qui étaient les plus zélés; aussi les municipalités s'assemblaient dans ce pays-là dès qu'il y avait quelque chose à résoudre contre le parti républicain. On fit déguiser M. de Tinténiac et on lui donna un guide. De paroisse en paroisse, il trouva toujours des secours et des guides jusqu'au bord de la Loire; et après avoir fait cinquante lieues à pied en cinq nuits, il eut encore le bonheur d'être adressé à des bateliers sûrs et de traverser la rivière malgré les barques canonnières des républicains. Il débarqua auprès du camp de la division de M. de Lyrot; de-là M. de Flavigny, officier de cette division, conduisit M. de Tinténiac à la Boulaye où l'on était sûr de trouver une grande partie de l'état-major.

Jusqu'alors les insurgés n'avaient eu aucune communication avec l'Angleterre. M. de Charette, pendant le temps qu'il avait eu Noirmoutier, avait envoyé un des MM. de la Roberie qui périt dans la traversée. Un M. de la Godellière avait annoncé qu'il arrivait d'Angleterre, mais qu'il avait perdu ses papiers: aussi on n'avait pas eu de confiance en lui; seulement, en s'en retournant, il avait été chargé d'une lettre insignifiante. Depuis, «on n'avait rien su de lui, et on croyait qu'il s'était noyé: ce qui en effet était vrai.

M. de Tinténiac était d'une des meilleures maisons de Bretagne. Il avait trente ans; il était petit, sa figure était vive et animée; il portait ses dépêches dans deux pistolets où elles servaient de bourre. Il trouva à la Boulaye mon père, M. de Lescure, M. de La Rochejaquelein, l'évêque d'Agra et le chevalier Desessarts. Ces messieurs lui montrèrent d'abord un peu de défiance, et lui témoignèrent quelque surprise qu'on n'eût pas chargé un émigré du pays d'une telle mission; M. de Tinténiac répondit que quelques-uns l'avaient refusée: «D'ailleurs, Messieurs, dit-il, je ne vous cacherai pas qu'outre mon attachement à notre cause, des motifs particuliers m'ont porté à solliciter vivement cette dangereuse commission. J'ai eu une jeunesse orageuse et digne de blâme; j'ai voulu réparer mes fautes par quelque action glorieuse.»

Il remit ses dépêches; elles étaient expédiées par M. Dundas et par le gouverneur de Jersey; elles contenaient des louanges de la bravoure et de la constance des insurgés, et montraient un vif désir de les secourir par toute espèce de moyens; mais ne sachant aucun détail sur la Vendée, les Anglais faisaient neuf questions, auxquelles ils demandaient des réponses précises. Leur ignorance était si complète sur tout ce qui nous concernait, que les lettres étaient adressées à M. Gaston, ce perruquier qui avait été tué au commencement de la guerre. M. de Tinténiac nous dit qu'on supposait à Londres que ce M. Gaston était un officier qui avait commandé à Longwy. Nous fûmes bien surpris de voir les Anglais si peu instruits. Il y avait déjà long-temps que les proclamations de nos généraux avaient été mises dans les journaux; il fallait que les Anglais, au milieu de leur zèle pour la cause royale, eussent une grande indifférence pour les affaires du continent, ou que quelque motif les portât à feindre cette ignorance.

On demandait quel était le véritable but de notre révolte et la nature de nos opinions? Quelle occasion avait fait soulever le pays? Pourquoi nous n'avions pas cherché à établir des rapports avec l'Angleterre? Quelles étaient nos relations avec les autres provinces ou les puissances du continent? Quelle était retendue du territoire insurgé? Le nombre de nos soldats? Quelles étaient nos ressources en munitions de tout genre? Comment nous avions fait pour nous les procurer? Enfin quelle espèce de secours nous demandions, et quel lieu nous semblait convenable pour un débarquement.