Les dépêches étaient écrites avec un ton de bonne foi et une sorte de crainte que nous rejetassions les offres de l'Angleterre; il y avait aussi de l'incertitude sur nos projets. On ne savait pas si nous défendions l'ancien régime, les opinions de l'Assemblée constituante ou la faction des Girondins.
La confiance s'établit bientôt entre nos généraux et M. de Tinténiac; il vit que nous étions de purs royalistes, et dissipa aussi tous nos doutes sur son compte. Alors il nous parla à coeur ouvert, en quittant la réserve que lui imposait son caractère d'envoyé anglais: il nous dit qu'on ne savait rien de précis sur la Vendée en Angleterre; qu'on supposait qu'environ quarante mille hommes de troupes de ligne révoltés en formaient le noyau; qu'en général on croyait cette insurrection pareille à celle de Normandie, et excitée par les républicains du parti girondin. Nous sûmes que les princes n'étaient pour rien dans sa mission; aucun n'était alors en Angleterre. Il nous assura que le gouvernement anglais se montrait bien disposé à nous secourir; que tout semblait prêt pour un débarquement. Cependant il n'avait pas une foi entière dans toutes ces apparences; il était mécontent de la conduite du cabinet anglais envers les émigrés, parce que beaucoup d'entre eux avaient voulu passer de Jersey à la côte pour chercher à nous rejoindre, et qu'un ordre du gouvernement avait défendu aux pilotes, sous peine de mort, de les mener en France. M. de Tinténiac avait seul pu s'embarquer à cause de sa mission.
Il fallait répondre promptement. M. de Tinténiac n'avait que quatre jours à passer dans la Vendée; son guide l'attendait de l'autre côté de la Loire, et il devait l'aller retrouver à jour fixe. J'avais alors une écriture très-fine et très-lisible; ces messieurs me prirent pour secrétaire, et j'écrivis les dépêches que M. de Tinténiac voulait rapporter dans ses pistolets. Je ne crois pas qu'il existe maintenant une seule des personnes qui les signèrent; et seule, peut-être, je puis donner des détails sur cette correspondance.
On répondit au ministère anglais avec assez de franchise; on lui expliqua l'opinion politique des Vendéens; on lui dit que si l'on n'avait pas sollicité des secours, c'était à cause de l'impossibilité des communications; que ces secours nous étaient fort nécessaires; et cependant on eut soin d'exagérer un peu nos forces, pour ne pas laisser croire aux Anglais que leurs sacrifices seraient mal placés. Nous proposions un débarquement aux Sables ou à Paimboeuf, promettant d'amener cinquante mille hommes, au jour donné, sur le point qui serait choisi; nous leur apprenions que M. de Charette avait perdu l'ile de Noirmoutier, mais qu'il aurait facilement le petit port de Saint-Gilles. Quant à Rochefort, La Rochelle et Lorient, dont les Anglais avaient parlé dans leur lettre, nous faisions sentir qu'il nous était très-difficile de les attaquer. On doit convenir que nous donnions aux Anglais assez de facilité pour un débarquement, et il y a eu de leur part au moins une grande lenteur, puisqu'ils étaient déjà prêts; mais ce qu'on demanda spécialement et avec instance, c'est que le débarquement fût commandé par un prince de la maison de Bourbon, et composé d'émigrés en grande partie; nous affirmions que pour lors on pouvait répondre d'un entier succès; que vingt mille jeunes gens se joindraient aux troupes débarquées, et consentiraient à quitter le pays; qu'on passerait la Loire, et que toute la Bretagne se révolterait. Nous savions l'opinion de cette province, sans avoir eu de relations avec elle. Tous les généraux qui étaient à la Boulaye signèrent cette réponse, et l'évêque d'Agra y mit hardiment son nom.
Les généraux écrivirent aussi une lettre aux princes pour protester de leur dévouement et de leur aveugle obéissance; ils exprimaient le vif désir que l'on avait de voir l'un d'entre eux dans la Vendée.
Cette lettre fut très-courte, parce que les Anglais devaient la lire; mais M. de Tinténiac avait assez vu les choses pour pouvoir en rendre compte verbalement. On lui recommanda les intérêts de la Vendée; on lui laissa voir franchement quel besoin elle avait de secours, et on lui assura qu'un prince et dix mille émigrés, fussent-ils sans armes et sans argent, suffiraient pour obtenir un succès complet; enfin on lui dit sur tous les points l'exacte vérité, afin qu'il en instruisît les princes.
Ces messieurs auraient désiré que M. de Tinténiac vît MM. d'Elbée et de Bonchamps: l'un était occupé à rassembler l'armée; l'autre était encore à Jallais, malade de ses blessures; mais on put assurer de leur assentiment à tout ce qui avait été dit ou fait. M. de Tinténiac partit avec le projet de les voir en s'en retournant: je ne crois pas qu'il y soit parvenu. Il témoigna un grand regret de partir à la veille d'une bataille importante; il aurait voulu combattre avec les Vendéens à l'attaque de Luçon, que l'on préparait alors, et que, sur la demande des Suisses, on devait fixer au 10 août. Nos généraux représentèrent à M. de Tinténiac qu'il serait plus utile en hâtant sa mission qui était plus périlleuse qu'une bataille. Il repassa la Loire auprès du camp de M. de Lyrot, dont une patrouille l'escorta jusque sur l'autre rive; il retrouva son guide, et parvint, en marchant la nuit, chez, le bon paysan des environs de Château-Neuf. Là, il se procura les moyens de passer à Jersey. Il fut envoyé de Jersey en Angleterre, et j'ai ouï dire qu'il perdit ses dépêches dans la mer. Depuis, en 1794, il fit plus d'une fois ce dangereux voyage, et servit d'intermédiaire entre l'Angleterre et la Vendée, avec une adresse et un courage surprenans. Une fois, entre autres, il passa la Loire à la nage, tenant ses dépêches entre ses dents. On assure qu'il parvint au milieu de Nantes, auprès du féroce Carrier, et réussit à lui échapper, en le menaçant de lui brûler la cervelle. En 1795, il se mit à la tête d'une division de Bretons insurgés, pour favoriser la descente de Quiberon. Après le mauvais succès de cette expédition, il ne se découragea pas, et fit quelque temps la guerre avec opiniâtreté à la tête de sa petite troupe. Enfin il fut tué les armes à la main, en combattant avec bravoure. M. de Tinténiac est un des hommes les plus distingués, par l'intrépidité et la présence d'esprit, qui se soient montrés dans la guerre civile.
Les rassemblemens et les préparatifs pour l'attaque de Luçon ne furent pas aussi prompts qu'on l'avait espéré: ce fut le 12 seulement que toute l'armé e fut réunie au camp de l'Oie, et la bataille eut lieu le 14. Les généraux s'assemblèrent en conseil de guerre; et, au lieu d'y admettre, comme auparavant, tous les officiers un peu connus, le conseil se forma suivant ce qui avait été réglé lors de l'élection de M. d'Elbée.
On avait à combattre dans une plaine découverte, ce qui était une chose rare et difficile pour les Vendéens. M. de Lescure proposa d'attaquer en rangeant les divisions par échelons, de manière qu'elles s'appuyassent successivement. Il développa avec chaleur les avantages de ce plan qui fut adopté. MM. de Charette et de Lescure furent chargés de l'aile gauche qui devait commencer l'attaque; MM. d'Elbée, de Boyrand et mon père, commandaient le centre; MM. de La Rochejaquelein et de Marigny, la droite.
MM. de Charette et de Lescure entamèrent vivement l'action: ils avaient beaucoup entendu parler l'un de l'autre; ils s'observaient, et l'émulation se joignait à leur courage et à leurs soins pour bien diriger les soldats. Les bleus plièrent d'abord, et l'aile gauche avait déjà pris cinq canons, quand on s'aperçut que la division du centre ne suivait pas le mouvement. M. d'Elbée n'avait donné aucune instruction à ses officiers; les soldats voulaient se battre suivant leur coutume en courant sur l'ennemi; M. d'Elbée leur criait: «Mes enfans, alignez-vous donc par-ci, par-là sur mon cheval.» M. Herbauld, qui commandait une partie du centre, et qui ne savait rien du plan, emmena ses soldats en avant, comme à l'ordinaire, sans se douter que les autres ne le suivaient pas. Les généraux républicains profitèrent sur-le-champ de ce désordre; ils firent manoeuvrer l'artillerie légère, qui acheva de dissoudre la division de M. d'Elbée; elle fut ensuite chargée par la cavalerie, et la déroute fut complète. Pendant ce temps-là, Henri, qui ne connaissait pas cette partie du pays, se laissa conduire par M. de Marigny, qui, persuadé d'en connaître les chemins, se trompa, et l'égara ainsi que l'aile droite, de sorte qu'elle n'arriva sur le champ de bataille que pour voir la défaite, sans prendre part au combat. M. de La Rochejaquelein parvint à protéger la retraite, et sauva beaucoup de monde en faisant débarrasser le pont de Bessay, où un caisson avait versé. Au milieu de la déroute du centre, quarante paysans de Courlay résistèrent, sans se séparer, à toutes les charges de la cavalerie, croisant leurs baïonnettes, sans lâcher pied: c'étaient des gens renommés pour leur bravoure dans la division de M. de Lescure; il était particulièrement attaché à cette paroisse.