Cette malheureuse affaire, la plus désastreuse de toutes celles qui avaient eu lieu jusqu'alors, nous coûta environ quinze cents soldats; l'artillerie légère produisit un grand effet dans la plaine; les paysans n'avaient jamais pris la fuite avec autant de frayeur et de désordre. On ne perdit que deux officiers, M. Baudry d'Asson, qui avait commencé la guerre en 1792, et M. Morinais, de Châtillon.
M. de Lescure fut blâmé d'avoir fait adopter un projet qui convenait à des troupes de ligne, mais qui était à peu près inexécutable avec nos paysans et la plupart de nos officiers. Il l'avait soutenu au conseil avec une extrême opiniâtreté. De son côté, il reprocha à M. d'Elbée de n'avoir rien fait pour faire réussir le plan arrêté. M. d'Elbée lui répondit: «Monsieur, c'était le vôtre; il fallait tout diriger.—Monsieur, repartit M. de Lescure, une fois adopté, c'était au général à le faire exécuter. Vous avez chargé M. de Charette et moi de commander l'aile gauche; nous avons battu l'ennemi et fait notre devoir.» Au reste, il faut ajouter que les généraux républicains avaient été prévenus, par des espions, de la marche de l'armée et de l'heure de l'attaque; il y eut même, pendant le combat, des soldats, étrangers au pays, qui désertèrent notre armée et passèrent à l'ennemi.
M. de Charette retourna dans son canton; il avait fait sa retraite en bon ordre avec M. de Lescure. Ils se quittèrent en se donnant l'un à l'autre des témoignages d'estime et se promettant amitié. J'avais envoyé un courrier pour avoir des nouvelles du combat; il ne rencontra pas M. de Lescure sur-le-champ, et M. de Charette se chargea de m'écrire. Sa lettre était fort aimable, et il professait une grande admiration pour mon mari.
Les bleus occupèrent de nouveau Chantonay. On s'inquiétait de les voir ainsi établis dans le Bocage, et c'était de ce point qu'il semblait le plus important de les chasser: une nouvelle entreprise fut concertée avec M. de Royrand. Il fit une fausse attaque du côté des Quatre-Chemins, et en même temps la grande armée, qui avait fait un détour, assaillit l'arrière-garde républicaine vers le Pont-Charron. Elle était commandée par un général Lecomte, qui s'était fait une grande réputation en gagnant la première bataille de Clisson, par une heureuse témérité et par une désobéissance formelle à son général en chef. Il voulut en faire autant cette fois, et ne se replia point sur Fontenay, comme il en avait reçu l'ordre, de sorte qu'il se trouva coupé. La division Bonchamps, commandée par M. d'Autichamp, emporta leurs retranchemens avec intrépidité: on dut en grande partie la victoire à cette armée, qui, ne s'étant pas trouvée à l'affaire de Luçon, n'était pas découragée. Se trouvant ainsi cernés de tous côtés, la défaite des bleus fut affreuse: ils ne savaient par où s'échapper. Les grandes routes leur étaient coupées et leurs colonnes s'égaraient dans le Bocage; ils ne sauvèrent ni canons ni bagages, et rarement ils ont perdu autant de monde. On trouva là un bataillon qui avait pris le surnom de Vengeur: il fut exterminé en entier.
Le petit chevalier de Mondyon se conduisit d'une manière remarquable ce jour-là. Il se trouvait auprès d'un grand officier qui, moins brave que lui, voulut se retirer en disant qu'il était blessé. «Je ne vois pas cela, lui dit l'enfant; et, comme votre retraite découragerait nos gens, si vous faites mine de fuir, je vous brûle la cervelle.» Il était fort capable de le faire, et l'officier resta à son poste.
Après la victoire de Chantonnay, tous les chefs étaient à peu près rassemblés aux Herbiers. On s'occupa beaucoup des moyens de défense: on voyait les dangers s'accroître chaque jour; les armées républicaines étaient devenues plus nombreuses, mieux composées et commandées par de meilleurs généraux. Les garnisons de Mayence, de Valenciennes et de Condé, que les puissances étrangères avaient, dans la capitulation, laissées maîtresses de servir dans l'intérieur de la France, furent en grande partie transportées en poste pour venir attaquer la Vendée: la position était critique. On régla le commandement de l'armée d'une autre sorte: M. d'Elbée conserva son titre de généralissime; tout le territoire insurgé fut divisé en quatre portions; chacune avait un général chargé de la défendre. M. de Charette commandait les environs de Nantes et la côte; M. de Bonchamps les bords de la Loire, en Anjou; M. de La Rochejaquelein tout le reste de l'Anjou insurgé; M. de Lescure toute la partie ouest du Poitou insurgé. On voulut y joindre l'armée de M. de Royrand, en lui donnant une autre place; M. de Lescure ne se soucia pas de mêler ses soldats avec ceux du camp de l'Oie, qui n'avaient pas grande réputation: de sorte que M. de Royrand eut par le fait un cinquième commandement. M. de Talmont demeura toujours général en chef de toute la cavalerie; M. de Marigny, de l'artillerie; et Stofflet fut nommé major-général. Mon père fut créé gouverneur-général du pays insurgé et président du conseil de guerre; M. de Royrand, gouverneur en second; MM. Duhoux d'Hautrive et de Boisy, adjoints. Cet état-major résida à Mortagne; le conseil supérieur, dont on n'était pas très-content, resta à Châtillon. On trouvait qu'il se donnait un peu trop d'importance et tranchait du gouvernement; mais cela était plus ridicule que gênant. Il fut convenu que les officiers prendraient pour uniforme des vestes vertes, à revers blancs ou noirs, etc., suivant les divisions; mais ceci ne fut point exécuté: on régla aussi que, dans chaque division, il serait formé un corps de douze cents hommes d'élite, soldés, exercés comme la troupe de ligne et soumis à la même discipline; mais on n'eut pas le temps de les former: enfin on rétablit l'ancien conseil de guerre où tous les officiers un peu marquans étaient admis. Le petit conseil n'avait été tenu qu'une seule fois, la veille de la malheureuse affaire de Luçon. Les attaques redoublées des armées républicaines ne laissèrent pas le loisir d'exécuter toutes les dispositions prises à cette grande conférence des Herbiers: lorsqu'elle fut terminée, les chefs se séparèrent, et chacun retourna défendre le canton qui lui était confié. M. de Lescure revint à son camp de Saint-Sauveur; il y fut d'abord assez tranquille pendant quelques jours. Comme il était là au milieu de ses terres, plusieurs paysans voulurent lui payer les rentes qui étaient supprimées: il leur dit que ce n'était pas pour les ravoir qu'il se battait; que leurs maux étaient assez grands pour qu'ils eussent, pendant la guerre, ce léger dédommagement, et que ces rentes, supprimées dans toute la France, ne devaient pas dans ce moment être payées par de braves gens, plus scrupuleux que les autres.
M. de Lescure eut ensuite à livrer deux petits combats contre les républicains qui vinrent l'attaquer d'abord de Saint-Maixent, puis d'Airvault où ils avaient formé un camp: le succès ne fut pas bien complet de part ni d'autre; chacun garda ses cantonnemens. A cette époque, le vieux M. le Maignan, septuagénaire, qu'on avait placé au conseil supérieur, voulut absolument prendre une part plus active à la guerre et porter les armes; il alla à Saint-Sauveur trouver M. de Lescure. Ce bon vieillard lui demanda à être son soldat, et nul n'était plus zélé ni plus courageux; M. de Lescure et les officiers l'appelaient leur père. Ce fut alors aussi que M. Allard, de la Rochelle, âgé de vingt ans, vint demander à servir dans l'armée. Le hasard fit qu'il s'adressa à ma mère qui, touchée du contraste que présentaient la douceur répandue sur tous ses traits et son ardeur pour la guerre, pria M. de La Rochejaquelein de le prendre pour aide-de-camp; il devint bientôt son ami et son digne frère d'armes.
CHAPITRE XII.
Combats de la Roche-d'Érigné, de Martigné, de Doué, de Thouars, de Coron, de Beaulieu, de Torfou, de Montaigu, de Saint-Fulgent.—Attaque du convoi de Clisson.
J'arrive à un cruel moment: bientôt je n'aurai plus à raconter la prospérité et les espérances des Vendéens; il y aura toujours du courage et de la gloire, mais les succès mêmes deviendront un spectacle de détresse.