Le pays insurgé était cerné par deux cent quarante mille hommes: une grande partie était formée des levées en masse des provinces voisines; mais on y comptait aussi beaucoup d'excellentes troupes. Des mesures affreuses avaient été prises: les bleus ne marchaient plus qu'avec la flamme à la main; toutes leurs victoires étaient suivies de massacres; les femmes et les enfans n'étaient pas épargnés; les prisonniers étaient égorgés; enfin la Convention avait donné ordre que tout le pays devînt un désert sans hommes, sans maisons et même sans arbres: cet ordre a été exécuté en partie.

Ce fut la division Bonchamps qui, dans les premiers jours de septembre, recommença à agir contre la vaste armée qui venait entourer tout le théâtre de la guerre civile. Elle se porta sur la Roche-d'Érigné où les républicains avaient établi un camp qui défendait les Ponts-de-Cé: la position fut emportée.

En même temps, la partie angevine de la grande armée, commandée par M. de La Rochejaquelein, s'était dirigée sur Martigné. L'ennemi, se fiant sur la supériorité de ses forces, vint attaquer. Le combat fut sanglant et opiniâtre. Henri était dans un chemin creux à donner des ordres; des tirailleurs s'avancèrent sur lui, et il reçut une balle à la main: le pouce fut cassé en trois endroits, et la balle alla le frapper au coude. Il tenait dans ce moment un pistolet; il ne le quitta pas, et dit à son domestique: «Regardez si le coude saigne.—Non, Monsieur.—Hé bien! dit-il, il n'y a donc que le pouce de cassé;» et il continua à diriger ses soldats. Mais la nuit arriva; les Vendéens, qui avaient eu l'avantage, ne purent en profiter, et l'armée ennemie se retira sur Doué.

Le lendemain, la division Bonchamps vint se joindre à celle de M. de La Rochejaquelein; sa blessure le força à quitter l'armée. Stofflet prit le commandement et marcha sur Doué. Les républicains s'y étaient retranchés: on les attaqua d'abord avec succès; mais une charge de cavalerie fit plier la droite des Vendéens, et jeta du désordre parmi eux. Un moment après, Stofflet fut atteint d'une balle dans la cuisse; il fallut alors se retirer, en perdant même quelques pièces de canon. M. Stofflet, bien que grièvement blessé, continua à commander, et, grâce à lui, la retraite se fit en assez bon ordre. Les troupes républicaines et les levées en masse s'accumulaient chaque jour, et c'était seulement contre des avant-gardes qu'on avait eu à combattre; de fortes armées venaient de déboucher de Nantes, d'Angers, de Saumur, de Poitiers.

M. de Lescure quitta son camp de Saint-Sauveur, et vint le 14 septembre, avec deux mille hommes, s'opposer aux bleus qui se rassemblaient à Thouars; les gardes nationales, les levées en masse y formaient un camp de plus de vingt mille hommes. Nos gens eurent d'abord un succès marqué; la déroute était complète, lorsqu'un grand renfort de républicains arriva d'Airvault: alors M. de Lescure prit le parti de se retirer. La retraite se fit en bon ordre; les gendarmes voulurent la troubler; M. de Lescure et ses officiers les attendirent de pied ferme et les défièrent: ils n'osèrent avancer. Alors on emporta paisiblement les blessés, M. de Lescure aidant à porter les brancards, ce qui lui arrivait souvent, ainsi qu'à tous les autres officiers.

Cette attaque de Thouars fut fort utile; elle dissipa toute la nuée des levées en masse de ce côté, et intimida les bleus de cette armée où il n'y avait pas de troupe de ligne, au point qu'ils se débandèrent et ne reparurent plus.

Ce fut après ce combat que les républicains ramassèrent, parmi les morts, le corps d'une femme. Les gazettes firent grand bruit de cet événement: les uns dirent que c'était moi; d'autres, Jeanne de Lescure, soeur du chef des brigands; on a supposé aussi qu'elle passait, parmi les Vendéens, pour une fille miraculeuse, comme Jeanne d'Arc: cette dernière conjecture était aussi fausse que les autres. Tous les généraux avaient défendu fort sévèrement qu'aucune femme ne suivît les armées; ils avaient menacé la première qui serait trouvée, d'être chassée honteusement; et le peu de temps que duraient les rassemblemens, faisait qu'on n'y souffrait pas même une vivandière. Quelque temps avant l'affaire de Thouars un soldat m'avait abordée à la Boulaye, en me disant qu'il voulait me confier un secret: c'était une fille; elle désirait changer sa veste de laine pour une des vestes de siamoise que l'on distribuait aux soldats les plus pauvres; craignant d'être reconnue, elle s'adressait à moi, en me priant de n'en rien dire à M. de Lescure. Je sus qu'elle s'appelait Jeanne Robin, de Courlay. J'écrivis au vicaire de la paroisse; il me répondit qu'elle était fort honnête fille; mais que jamais il n'avait pu la dissuader d'aller se battre: elle avait communié avant de partir. La veille du combat de Thouars, elle vint trouver M. de Lescure, et lui dit: «Mon général, je suis une fille; madame de Lescure le sait: elle sait aussi qu'il n'y a rien à dire sur mon compte. C'est la bataille demain; faites-moi donner une paire de souliers: après que vous aurez vu comme je me bats, je suis sûre que vous ne me renverrez pas.» En effet, elle combattit sans cesse sous les yeux de M. de Lescure; elle lui criait: «Mon général, vous ne me passerez pas; je serai toujours plus près des bleus que vous.» Elle fut blessée à la main, et cela ne fit que l'animer davantage; elle la lui montra en disant: «Ce n'est rien que cela.» Enfin elle fut tuée dans la mêlée où elle se précipitait en furieuse.

Il y avait dans les autres divisions quelques femmes qui combattaient aussi déguisées. J'ai vu une petite fille de treize ans qui était tambour dans l'armée d'Elbée, et passait pour fort brave; une de ses parentes était avec elle au combat de Luçon où elles furent tuées toutes deux. A l'armée de M. de Bonchamps, une fille s'était fait cavalier, pour venger la mort de son père; elle a fait des prodiges de valeur dans toutes les guerres de la Vendée, sous le nom de l'Angevin. Elle s'appelle Renée Bordereau: c'est, je crois, des paysannes qui se sont battues, la seule qui vive encore. Elle est couverte de blessures, a été six ans prisonnière de Bonaparte, et même un an enchaînée: elle n'a recouvré la liberté qu'au retour du roi, et s'est battue encore en 1815. Je vis aussi un jour arriver à Chollet une jeune fille, grande et fort belle, qui portait deux pistolets à sa ceinture, et un sabre: elle était accompagnée de deux autres femmes armées de piques; elle amenait à mon père un espion. On l'interrogea; elle répondit qu'elle était de la paroisse de Tout-le-Monde, et que les femmes y faisaient la garde quand les hommes étaient à l'armée. On lui donna beaucoup d'éloges; son petit air martial la rendait encore plus jolie.

Je crois qu'il n'y a pas eu, en tout, dix femmes déguisées qui aient porté les armes; et c'est apparemment pour autoriser en quelque sorte leurs atrocités, que les bleus parlaient tant des femmes qui se battaient. Il est vrai que, dans les déroutes, les fuyards étaient souvent saisis et assommés par les enfans et les femmes des villages: c'était une horrible représaille; mais les incendies et les massacres donnaient quelquefois au peuple un vif sentiment de rage.

On a dit faussement aussi que les prêtres combattaient. Ils confessaient les mourans au milieu du feu, sur le champ de bataille; ainsi on a pu y trouver leurs corps: mais aucun n'a jamais songé à autre chose qu'à exhorter et rallier les soldats, à leur inspirer du courage et de la résignation dans leurs souffrances. Si les paysans les eussent vus sortir ainsi de leur caractère, ils auraient perdu toute vénération pour eux. Cela était si loin des idées vendéennes, que les généraux envoyèrent en prison M. du Soulier, qui avait caché sa qualité de sous-diacre, et qui se battait depuis longtemps.