MM. de Bonchamps et d'Elbée n'avaient pas quitté leur position. Ils envoyaient sans cesse prier M. de Charette d'attaquer les Mayençais sur leurs derrières; il ne répondit même pas à leurs lettres; nous devions croire qu'il ne les recevait pas. Quelle que fût l'importance de leur poste, on vit qu'il était encore plus pressant de réunir toutes les forces pour reprendre Châtillon. On prit le parti d'évacuer, de Mortagne à Beaupréau, les munitions, les blessés et les prisonniers. Je m'y rendis aussi avec ma mère, ma tante, ma petite fille et M. Durivault que M. de Lescure m'avait recommandé de soigner comme son frère: tout le monde s'y réfugiait. Nous y trouvâmes madame d'Elbée; c'était son frère, M. Duhoux d'Hautrive, qui commandait la ville.
Toute la grande armée se rassembla promptement, et revint sur Châtillon deux jours après le combat du Moulin-aux-Chèvres. L'ardeur des soldats était extrême. MM. de Bonchamps, de La Rochejaquelein, Duchaffault, étaient là, le bras en écharpe; tous les officiers blessés qui pouvaient monter à cheval s'y étaient rendus. La ville fut bientôt emportée, et l'armée républicaine mise dans une déroute complète; elle perdit tous ses canons et ses bagages; elle fut poursuivie avec acharnement: jamais combat n'a été plus meurtrier pour nos ennemis. M. Duchaffault se fit beaucoup remarquer dans cette bataille. Il était d'abord de l'armée de Charette: venu de sa part, il se trouva au moment d'un combat de notre armée, s'y distingua fort, fut blessé, et resta avec nous. Son jeune frère, qui avait quinze ans, était aussi plein d'ardeur: leur père avait émigré avec deux fils aînés.
La victoire était complète; on poursuivait l'ennemi de toutes parts. M. de Lescure et la plupart des chefs suivaient la route de Saint-Aubin; M. Girard de Beaurepaire, le brave Lejeay, paysan de la paroisse de Chanzeau, capitaine de cavalerie, et quelques autres, s'étaient lancés sur le chemin de Bressuire: c'était par-là que s'enfuyait le général Westermann. Se voyant poursuivi par un si petit détachement, il s'arrêta, repoussa vivement nos cavaliers, et conçut le hardi projet de rentrer pour un instant dans Chàtillon. Il prit cent hussards, fit monter cent grenadiers en croupe, et arriva à minuit aux portes de la ville: il n'y avait ni sentinelles, ni gardes; les paysans avaient pillé l'eau-de-vie dans les équipages qu'on venait de prendre: la plupart étaient ivres. Les cavaliers, qui avaient d'abord poursuivi Westermann, s'efforcèrent de l'arrêter, et se battirent courageusement; M. Girard de Beaurepaire fut abattu par douze coups de sabre; Lejeay perdit son cheval; alors il courut à l'hôpital où son frère était blessé; il le prit dans ses bras, le plaça derrière un cavalier qui fuyait hors de la ville, retourna dans la mêlée, tua un hussard, monta sur son cheval, et continua à se battre. Mais Westermann était déjà entré dans la ville, et c'était dans les rues qu'on combattait. Au milieu de tout ce désordre, commença un épouvantable carnage; les hussards étaient ivres presque autant que nos gens; dans l'obscurité on combattait pêle-mêle à coups de sabre et de pistolet; les bleus massacraient les femmes et les enfans dans les maisons; ils mettaient le feu partout. Pendant ce temps-là, des officiers vendéens tuèrent un grand nombre de républicains qui étaient si égarés qu'ils égorgeaient tous ceux qu'ils trouvaient, sans songer à se défendre eux-mêmes. Le brave Loizeau reçut plusieurs coups de sabre, mais il tua trois républicains. M. Allard se jeta au milieu de cette mêlée, et tira plusieurs coups de pistolet à bout portant sur ces furieux. Le prince de Talmont, en descendant un escalier, fut renversé par les hussards qui montaient; ils ne lui firent aucun mal, et allèrent assassiner la maîtresse de la maison et sa fille qui étaient cependant connues pour opposées aux Vendéens; il y eut des femmes, dont les maris étaient soldats républicains, qui furent massacrées par les gens de Westermann. Après avoir passé quatre ou cinq heures à Châtillon, Westermann se retira. Dans l'obscurité et le désordre, on ne se hasarda plus à faire aucun mouvement; les chefs qui étaient hors de la ville, attendirent le jour pour y rentrer, et ce fut alors qu'on put juger des horreurs de la nuit: les maisons étaient en feu, les rues étaient jonchées de cadavres, de blessés et de débris; on laissa cette malheureuse ville. L'armée qui l'avait attaquée était en déroute, et il fallait courir pour aller repousser d'un autre côté des agressions plus redoutables encore.
Les Mayençais, après avoir fait leur jonction avec toutes les divisions de l'ouest, avaient occupé Mortagne, le i4 octobre; la troupe de M. de Royrand fuyait devant eux: ils marchaient sur Chollet. M. de Lescure me fit dire de quitter Beaupréau, et de me rendre à Vezins; je ne pus emmener M. Durivault qui était trop souffrant; nous nous égarâmes dans les chemins de traverse, et le 15 au soir nous arrivâmes à Trémentine.
Ce jour-là même on devait attaquer les républicains à Chollet; on ne doutait pas qu'ils n'eussent avancé jusque-là. Le 14, M. de Bonchamps devait venir les surprendre par le chemin de Tiffauges, et la grande armée par celui de Mortagne, en passant sur les derrières de l'armée. Mais les bleus avaient marché plus lentement qu'on ne l'avait supposé; M. de Lescure, qui commandait l'avant-garde, les rencontra dans les avenues du château de la Tremblaye, à moitié chemin de Mortagne à Chollet; et M. de Bonchamps, ne trouvant, personne à Chollet, ne put se joindre assez tôt aux autres divisions.
M. de Lescure se porta en avant avec le jeune Beauvolliers; il monta sur un tertre, et découvrit à vingt pas de lui un poste républicain: «Mes amis, en avant!» cria-t-il. Au même instant une balle vint le frapper auprès du sourcil gauche, et sortit derrière l'oreille; il tomba sans connaissance. Des paysans s'étant élancés, passèrent sur le corps de leur général sans le voir, et firent vivement reculer les républicains. Le petit de Beauvolliers avait jeté son sabre, et criait en pleurant: «Il est mort, il est mort!» L'alarme commença à se mettre parmi les Vendéens; une réserve de Mayençais revint sur eux, et les mit en fuite. Pendant ce temps-là, Bontemps, domestique de M. de Lescure, était arrivé; il avait trouvé son maître respirant encore, mais baigné dans son sang; M. Renou, exposé à une grêle de balles, cherchait à arrêter le sang; il attacha M. de Lescure en croupe derrière Bontemps, et retourna au combat: deux soldats à pied soutenaient le blessé, et de la sorte, ils le conduisirent, comme par miracle, jusqu'à Beaupréau, au milieu de la déroute. Les Vendéens se réfugièrent à Chollet; et comme on ne revit plus M. de Lescure, tout le monde le crut mort.
Nous avions couché à Trémentine. Le 16 au matin je me rendis à l'église où une foule de femmes priaient Dieu, pendant qu'on entendait le canon du côté de Chollet. Tout d'un coup quelques fuyards arrivent; je vois M. de Pérault qui vient à moi et me prend les mains en pleurant. Il s'aperçut à ma figure que je ne savais rien; alors il me dit qu'il pleurait sur la perte de la bataille. Je demandai où était M. de Lescure: il me répondit qu'il était à Beaupréau; il ne pensait pas qu'il fût vivant, et ne se sentait pas la force de m'apprendre l'affreuse nouvelle de sa mort.
Il me conseilla aussi de retourner à Beaupréau: les hussards pouvaient à chaque instant arriver à Trémentine. On ne pouvait pas trouver de boeufs pour conduire ma pauvre vieille tante en voiture; je ne l'attendis pas; j'étais mourante de frayeur; je montai à cheval; je pris ma fille dans mes bras, et je partis avec ma mère. Nous nous arrêtâmes à Chemillé; ma tante nous y rejoignit. A peine était-elle arrivée, qu'on nous fit repartir pour aller plus loin; nous nous remîmes en route; je mis ma fille dans la voiture. Un instant après on se mit à crier: «Voilà les bleus! à la déroute!» La frayeur me saisit; je pris le galop; et comme la route était embarrassée de voitures, je montai sur un petit sentier qui était élevé de deux pieds au-dessus du chemin; mais ce sentier allait toujours s'élevant au-dessus du vallon; alors je fis sauter mon cheval entre les charrettes, et je grimpai de l'autre côté de la route, dans un champ, pour pouvoir gagner la tête de la colonne. Un instant après la raison me revint, et je rejoignis ma famille. Il n'y avait eu aucun danger réel: c'étaient des canonniers vendéens qui, pour faire déblayer les rues de Chemillé, pleines de femmes et de charrettes, et faire passer leurs pièces, avaient imaginé de donner cette alarme. Nous continuâmes à marcher; mais nous nous égarions sans cesse dans ces chemins de traverse; et au lieu d'arriver à Beaupréau, nous nous trouvâmes à la nuit dans le village de Beausse, à une lieue et demie de la Loire, en face de Mont-Jean; nous nous jetâmes sur des lits dans une chambre pleine de soldats qui allaient rejoindre l'armée de M. de Bonchamps.
A trois heures du matin, le 17 octobre, nous fûmes réveillés par le bruit du canon; on l'entendait à la fois du côté de Saint-Florent et du côté de Mont-Jean, le long de la Loire. On se leva pour aller à la grand'messe que le curé devait célébrer dans la nuit, pour que les paysans eussent le temps de rejoindre l'armée: nous y allâmes; l'église était pleine. Le prêtre, qui était un bon vieillard d'une figure respectable, exhorta les soldats de la manière la plus touchante; il les engagea à aller courageusement défendre leur Dieu, leur roi, leurs femmes et leurs enfans que l'on massacrait. Les coups de canon se faisaient entendre par intervalle pendant son discours; ce bruit, notre position, l'incertitude où nous étions sur le sort de l'armée et des personnes qui nous étaient chères, l'obscurité de la nuit, tout contribuait à faire sur chacun une impression lugubre et affreuse. Le prêtre finit par donner l'absolution aux pauvres gens qui allaient se battre.
Après la messe, je voulus me confesser. On avait dit au prêtre que M. de Lescure était mort, et qu'on était embarrassé pour m'annoncer cet horrible malheur: on le pria de m'y préparer. Ce vieil ecclésiastique me parla avec une bonté ingénieuse, évitant de porter de trop rudes coups. Il me fit un grand éloge de M. de Lescure et de sa piété; il me dit que je devais bien de la reconnaissance à Dieu pour m'avoir donné un tel mari; que cela m'imposait de grands devoirs; que je ne devais pas me contenter de remplir les obligations d'une simple chrétienne; que madame de Lescure était appelée à une plus grande sainteté; que Dieu me ferait sans doute la grâce de m'éprouver par de grands malheurs; que je devais me résigner, et ne songer qu'au ciel et à la récompense qui m'y attendait. Sa voix s'élevait et devenait comme prophétique: toute glacée d'effroi, je le regardais, ne sachant que croire, et, pendant ce temps-là, le bruit du canon redoublait; les coups se multipliaient et semblaient s'approcher de nous. Il fallut sortir de l'église: je faillis tomber évanouie; on me mit à cheval; nous continuâmes à fuir sans trop savoir où nous trouverions un refuge. A une lieue de Beausse, l'abbé Jagault trouva des personnes qui lui annoncèrent que M. de Lescure, blessé, était à Chaudron. J'appris alors ce qu'on avait cru et ce qu'on m'avait caché. Nous n'étions pas éloignés de Chaudron; j'y courus. Je trouvai M. de Lescure dans un état affreux: sa tête était toute fracassée; son visage était prodigieusement enflé; il pouvait à peine parler. Mon arrivée le soulagea d'une horrible inquiétude; il avait envoyé trois courriers qui n'avaient pu me rencontrer, ni savoir de mes nouvelles: il s'imaginait que j'étais tombée entre les mains des républicains. Le village de Chaudron était rempli de fugitifs et de blessés: je retrouvai là M. Durivault.