J'étais à cette époque bien inquiète; ma mère avait une fièvre maligne. Pendant que je la soignais à la Boulaye, j'appris que M. de Lescure venait d'arriver à Châtillon. Il envoyait un courrier pour remettre une lettre à mon père; mais il était à Mortagne. Le courrier avait ordre d'aller, sans s'arrêter, le joindre quelque part qu'il fût. Je ne pus résister à mes inquiétudes; j'avoue que j'ouvris la lettre. M. de Lescure demandait du secours et de la poudre; il s'attendait à être attaqué par Westermann. Je recachetai cette dépêche et fis repartir le courrier; puis j'allai précipitamment revoir M. de Lescure et lui dire toutes mes alarmes. Je retournai la même nuit près de ma mère, et lui à Saint-Sauveur.

CHAPITRE XIII.

Combat du Moulin-aux-Chèvres.—Reprise de Châtillon.—Batailles de la
Tremblaye et de Chollet.

Les armées républicaines pressaient chaque jour davantage les insurgés et s'avançaient dans le Bocage; les divisions de Chantonnay, de la Châtaigneraie et de Bressuire avaient fait leur jonction; Cérizais était occupé; on avait brûlé tout auprès le château de Puyguyon qui appartenait à M. de Lescure; Châtillon et la Boulaye n'étaient plus une retraite sûre: nous partîmes pour Chollet. Ma mère était à peine convalescente; ses jambes étaient enflées; on la mit à cheval: elle n'y était pas montée depuis vingt ans. Nous avions avec nous ma tante l'abbesse et ma petite fille qu'il avait fallu sevrer à neuf mois: le chagrin et l'inquiétude avaient fait tarir le lait de sa nourrice. Nous nous mimes en route pendant la nuit, au milieu du brouillard et de la pluie.

Mon père était à Chollet, occupé à rassembler des soldats pour les envoyer sur tous les points menacés; c'était du côté de M. de Lescure que les secours étaient le plus nécessaires. MM. d'Elbée et de Bonchamps étaient toujours à Clisson en face des Mayençais qui n'avaient point repris l'offensive; M. de Lescure avait abandonné Saint-Sauveur pour se replier devant Châtillon. Il n'avait que trois ou quatre mille hommes; les bleus en avaient plus de vingt mille à Bressuire, et l'on voyait qu'ils n'allaient pas tarder à attaquer. M. de La Rochejaquelein, tout blessé qu'il était, vint rejoindre M. de Lescure; ils envoyaient sans cesse demander des renforts à mon père. On ne pouvait, pour le moment, compter sur les paysans de la Châtaigneraie, de Cérizais et de Bressuire; ils étaient occupés à sauver de l'incendie leurs familles, leurs bestiaux et leurs effets, et à les emmener plus avant dans le pays.

M. de Talmont, retenu à Chollet par la goutte, crut, ainsi que quelques autres, qu'il était plus pressant d'envoyer des secours à M. d'Elbée qu'à M. de Lescure. Cette discussion, que mon père ne termina qu'en usant de son autorité, mit du retard dans la marche des troupes qui étaient envoyées vers Bressuire. M. des Sorinières, entre autres, qui avait amené une fort bonne troupe de deux mille hommes, ne put arriver qu'à la fin du combat.

Les républicains attaquèrent M. de Lescure au Moulin-aux-Chèvres; ils avaient une telle supériorité de nombre, qu'ils s'emparèrent de cette position et mirent les Vendéens en fuite. On aurait perdu beaucoup de monde, si MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et quelques officiers ne s'étaient fait poursuivre pendant deux heures par les hussards en se nommant à eux; les soldats s'échappaient pendant ce temps-là par d'autres routes. M. Stofflet, qui était venu de l'Anjou secourir l'armée de Châtillon, fut, ainsi que le chevalier de Beauvolliers, bien près d'être atteint. Ils furent enveloppés dans un chemin creux; mais se mettant debout sur la selle de leurs chevaux, ils sautèrent par-dessus la haie: quelques soldats les suivirent; le chevalier de Beauvolliers en tua deux à coups de pistolets; il mit le sabre à la main, les autres s'enfuirent. M. Durivault fut grièvement blessé d'une balle qui lui traversa les chairs près de la poitrine; M. de Lescure eut le pouce effleuré d'une balle.

Un M. de S***, chevalier de Saint-Louis, qui avait proposé des plans, qui avait voulu former un corps de maréchaussée et qui faisait l'important, avait, jusqu'à ce moment, trouvé moyen de ne pas se battre. Il venait de passer l'été aux eaux de Johannet, que les médecins lui avaient, disait-il, ordonné de prendre pendant vingt-un ans; je ne sais comment M. des Sorinières avait réussi à l'amener. Quand il vit nos gens en fuite, il se sauva honteusement en criant: «Courage, mes amis, ralliez-vous et laissez-moi passer.»

Châtillon fut pris le même jour: les braves paroisses des Aubiers, de
Saint-Aubin, de Nueil, de Rorthais, etc., furent saccagées et brûlées.

Les généraux vinrent nous retrouver à Chollet. Le paysan qui portait mon drapeau vint me montrer que le bâton était entaillé de coups de sabre: il s'était battu corps à corps avec un bleu, se défendant avec la lance du drapeau.