M. de Lescure, le chevalier de Beauvolliers et le petit de Mondyon, s'étaient tellement lancés à la poursuite des ennemis, qu'à dix heures du soir ils se trouvèrent seuls tout-à-fait en avant. Quatre républicains, cachés derrière une haie, tirèrent sur eux; M. de Lescure crut que c'étaient des soldats à lui, et avança en leur disant: «Ne tirez pas; ce sont vos généraux.» Ils tirèrent encore à bout portant; heureusement leurs fusils n'étaient chargés que de plomb de chasse: l'habit de M. de Lescure en fut criblé, et le chevalier de Mondyon fut douloureusement blessé à la main.

L'artillerie et les bagages demeurèrent entre les mains des Vendéens, et cette division des Sables ne s'arrêta qu'à Chantonnay. Les cavaliers de M. de Royrand étaient arrivés par la route des Herbiers, et avaient poursuivi les républicains plus loin encore que ceux de M. de Lescure.

Pendant ce temps-là, MM. d'Elbée, de Bonchamps et de Talmont, secondés par les divisions de MM. de Lyrot et d'Isigny, attaquèrent le convoi de Clisson: si toute l'armée avait été réunie, si le plan du combat n'avait pas été entièrement dérangé par l'attente où l'on fut vainement des divisions de la gauche, il est probable que les redoutables Mayençais auraient éprouvé une entière destruction; mais le succès fut bien incomplet. Trois fois M. de Bonchamps revint à la charge avec un courage et une ardeur héroïques; il fut repoussé: cependant il perdit peu de monde, et s'empara de cent chariots; mais l'expédition fut manquée, et l'on ne doit pas se dissimuler qu'elle devait avoir un résultat important. M. de Bonchamps fut fort affligé de n'avoir pas été secondé dans une telle opération: cette circonstance commença à jeter un peu de dissension entre les chefs des diverses armées vendéennes; les paysans angevins en gardèrent un souvenir amer qui se montre encore, quand ils viennent à se rappeler ces temps de malheur.

Ainsi, par un effort de courage et de constance, les Vendéens avaient repoussé presque en même temps six armées qui étaient venues les assaillir: malheureusement la plus redoutable était celle qui avait le moins souffert. Il fallut quelques jours de repos avant d'entreprendre rien de nouveau. MM. d'Elbée et de Bonchamps restèrent toujours postés du côté de Tiffauges, pour faire face aux Mayençais; MM. de Talmont et Stofflet gardaient l'Anjou; M. de Charette était aux Herbiers; M. de la Ville-Baugé était, depuis l'affaire de Thouars, à Poussanges, pour tenir en échec les troupes de la Châtaigneraie; M. de Lescure revint à Châtillon: il fallait songer à la sûreté de ce canton. Le général Westermann arrivait de Niort; la division républicaine de Luçon occupait Chantonnay.

Les soldats revinrent dans leurs foyers, bien triomphans de tant de victoires; on chanta des Te Deum dans toutes les paroisses: j'assistai à celui de Châtillon; M. le chevalier de *** le fit célébrer en grande pompe: c'était un général parfait pour les processions; il mettait dans les cérémonies une gravité et une dévotion qui charmaient tous les paysans; d'ailleurs il en était fort aimé, à cause du soin qu'il prenait des blessés. Il vint à la tête des habitans prendre l'évêque d'Agra, les généraux et le conseil supérieur. M. de Lescure, qui venait de montrer tant de courage et de mériter les louanges de toute l'armée, et que tout le pays appelait son sauveur, était là à genoux derrière une colonne, se dérobant aux hommages et aux regards, et remerciant Dieu avec sincérité et ferveur.

Le soir, comme j'étais à me promener, j'entendis crier: «Aux armes, les prisonniers se révoltent!» Il y en avait dix-huit cents dans une abbaye mal close: deux pièces de canon chargées étaient en face de la porte; mais le service était fait sans aucun soin. Je craignais qu'ils ne se portassent à l'état-major qui était auprès, et qu'ils ne surprissent ces messieurs; j'y courus tout éperdue. Ils sautèrent sur leurs sabres et volèrent aux prisons: c'était une fausse alerte. Au reste, on avait souvent des inquiétudes de ce genre-là; quelquefois il s'était trouvé dans la ville infiniment plus de prisonniers que de soldats. Il y avait déjà eu une révolte dans laquelle on avait été contraint de tirer sur les mutins. Un autre jour, deux prisonniers avaient prêté serment au roi en demandant à servir dans l'armée, puis avaient cherché à ouvrir les prisons: ils avaient été fusillés. En apprenant les massacres que les bleus faisaient de nos prisonniers, il avait été question plus d'une fois d'user de représailles; mais cette cruelle proposition avait toujours été repoussée avec horreur. Dans les premiers mois, les républicains avaient épargné une partie de nos prisonniers et se bornaient à les retenir. Ils faisaient périr les plus marquans sur l'échafaud; mais il n'y avait pas eu encore de massacres, ni de proscription générale comme à cette époque.

Deux jours après la séparation des armées, M. de Charette envoya, des Herbiers, un officier à Châtillon pour réclamer le partage d'une caisse de 7,000 francs en assignats qui avait été prise à Saint-Fulgent; cette demande ne souffrait aucune difficulté. M. de Lescure était convenu avec M. de Charette, avant de le quitter, qu'ils attaqueraient de concert, après un peu de repos. La grande armée l'avait sauvé; il était bien juste qu'il l'aidât à son tour. Chantonnay et la Châtaigneraie étaient occupés par l'ennemi; ce dernier poste surtout, fort avancé dans le Bocage, nous inquiétait beaucoup. M. de Lescure voulait que nos efforts fussent dirigés sur ce point. Un de MM. de la Roberie, qui était venu au nom de M. de Charette, dit de sa part que son opinion était qu'il fallait d'abord se porter sur Chantonnay. M. de Lescure et ses officiers écrivirent à M. de Charette qu'ils se faisaient un devoir de déférer à son avis, et que, malgré les motifs qui semblaient commander de préférence l'attaque de la Châtaigneraie, ils s'en rapportaient à ses talens et à son expérience; en conséquence, ils lui promettaient qu'ils seraient aux Herbiers le surlendemain avec leur armée. Je vis la lettre; elle fut signée de MM. de Lescure, de Beauvolliers, Desessarts et de Beaugé, les seuls chefs qui fussent à Châtillon.

Le lendemain, on fut bien surpris d'apprendre que M. de Charette avait quitté les Herbiers et s'était rendu à Mortagne; il y demanda le partage du butin pris à Saint-Fulgent. Mon père n'était pas à Mortagne; il était auprès de Tiffauges, à l'armée de MM. de Bonchamps et d'Elbée; M. de Charette ne trouva que M. de Marigny, qui, généreux et peu réfléchi, avait déjà distribué aux soldats les souliers, les vestes et autres effets; de manière que M. de Charette ne put en avoir sa part, qui du reste eût été petite, car le butin était peu considérable.

M. de Charette se montra fort mécontent, et partit brusquement, sans prévenir personne de ses projets: il rentra dans ses anciens cantonnemens de Légé. Il aurait dû juger que son sort dépendait de celui de notre armée.

Cette retraite changea tous les plans: aucun chef n'avait maintenant assez de forces pour prendre l'offensive. M. de Lescure parut devant la Châtaigneraie sans attaquer, se bornant à quelques escarmouches pour contenir l'ennemi; puis, apprenant que le général Westermann marchait sur Châtillon, il revint prendre la position de Saint-Sauveur. Cela ne sauva pas Bressuire, que les bleus occupèrent; mais ils n'avancèrent pas au-delà. Une ou deux fois il y eut de petites rencontres. M. de Lescure attaqua Bressuire une nuit: il n'avait pas de succès marqués, mais il arrêtait les républicains.