M. de Charette envoya demander des secours à la grande armée: on sentit que le sort de la Vendée dépendait de ce moment.

Ce fut à peu près à cette époque qu'un officier et deux sous-officiers de l'armée de Mayence, déguisés en paysans, vinrent au château de la Boulaye. Ils offrirent de passer dans notre armée; mais ils demandaient une paie de trente sous par jour pour les soldats, et en outre une somme très-forte pour les officiers: cette somme était d'un à deux millions. Les chefs vendéens n'avaient pas d'argent comptant; ils firent des offres très-fortes pour l'avenir: mais cela ne pouvait satisfaire les hommes qui faisaient de telles propositions; il n'y eut rien de conclu. On le regretta peu: quelle confiance pouvaient inspirer des gens qui se marchandaient ainsi? Une somme encore plus forte les eût fait trahir les Vendéens à leur tour. D'ailleurs rien n'attestait que ces envoyés traitassent au nom de leurs généraux et de leurs camarades. Les renseignemens qu'ils donnèrent sur la force de leur armée et sur sa position, qu'ils vantaient beaucoup, servirent, à ce que j'ai entendu assurer, au succès de la bataille de Torfou.

L'armée s'assembla à Chollet. Les généraux se décidèrent à périr ou à vaincre dans l'affaire qui allait avoir lieu. M. de Bonchamps s'y rendit le bras en écharpe, et M. de La Rochejaquelein, retenu par sa blessure, fut le seul chef qui ne s'y trouva pas. Les horreurs commises par les bleus animaient de fureur tout le monde; on décida que l'on ne sauverait pas de prisonniers, que les Mayençais seraient considérés comme violant la capitulation par laquelle ils avaient promis de ne pas servir d'un an contre les alliés, et où la Vendée se trouvait implicitement comprise, étant l'armée fidèle et légitime du roi de France, et son contingent dans la coalition. Ainsi on défendit de crier: Rendez-vous, grâce! Le curé de Saint-Laud célébra la messe à minuit; avant le départ il fit un fort beau sermon, et bénit solennellement un grand drapeau blanc que j'avais fait broder pour l'armée de M. de Lescure[14].

[Note 14: Ce drapeau portait une grande croix d'or, trois fleurs de lis, et au-dessus ces mots: Vive le roi!]

Les armées réunies formèrent environ quarante mille hommes. Le 19 septembre, le jour même où le chevalier Duhoux remportait la victoire à Beaulieu, on marcha à l'ennemi: il était en marche pour se porter de la ville de Clisson à Torfou. Les Mayençais occupèrent d'abord le village de Boussay et en chassèrent un poste assez faible de Vendéens, qui ne fit point de résistance; ils avancèrent sur Torfou, emportèrent encore cette position, et rangèrent deux bataillons en avant du village. Au premier feu, les Vendéens prirent la fuite, surtout les soldats de M. de Charette, que leurs revers avaient découragés. Alors M. de Lescure, mettant pied à terre avec quelques-uns de ses officiers, s'écria: «Y a-t-il quatre cents hommes assez braves pour venir mourir avec moi?» Les gens de la paroisse des Echaubroignes, qui, ce jour-là, étaient dix-sept cents sous les armes, répondirent tous à grands cris: «Oui, monsieur le marquis; nous vous suivrons où vous voudrez.» Ces braves paysans et ceux des paroisses voisines étaient les meilleurs soldats de son armée; on les avait surnommés les grenadiers de la Vendée: ils étaient commandés par Bourasseau, un de leurs camarades. Treize cents autres paysans se réunirent à eux. Ce fut à la tête de ces trois mille braves que M. de Lescure parvint à se maintenir pendant deux heures. Le pays, qui est plus couvert et plus inégal que dans aucun endroit du Bocage, ne permettait pas aux Mayençais de s'apercevoir combien était faible le corps qui leur était opposé. M. de Bonchamps arriva avec sa division. M. de Charette et les autres chefs réussirent à ramener les soldats et à leur faire reprendre courage. Alors on commença à se répandre en foule sur la gauche des républicains; les haies et la disposition du terrain leur dérobaient les mouvemens de l'armée vendéenne; ils ne savaient sur quel point porter leurs forces pour se défendre: enfin une fusillade s'étant engagée tout-à-fait sur les derrières, près de leur artillerie, ils craignirent de la perdre, et les dispositions qu'ils tentèrent pour la défendre jetèrent tout-à-fait le désordre parmi eux; leurs colonnes s'engagèrent dans les chemins tortueux et profonds, et furent exposées aux coups de fusil des Vendéens; leurs canons même ne furent pas sauvés: on tua les canonniers qui défendaient les pièces.

Le général Kléber, qui commandait les Mayençais, parvint, par son sang-froid et son habileté, à rétablir un peu d'ordre dans son armée et à prévenir une déroute complète; cependant, malgré le courage des officiers républicains et la constance de leurs soldats, ils auraient peut-être fini par être détruits; mais le général Kléber, voyant qu'au bout d'une retraite d'une lieue, les Vendéens commençaient à jeter encore le désordre dans sa troupe, plaça deux pièces sur le pont de Boussay, et dit à un lieutenant-colonel: «Faites-vous tuer là avec votre bataillon.—Oui, mon général,» répondit ce brave homme, et en effet, il y périt. Pendant ce temps-là, Kléber avait rallié les Mayençais et s'était mis en mesure d'arrêter les Vendéens qui n'allèrent pas plus loin.

Le lendemain MM. de Charette et de Lescure allèrent attaquer de concert le général Beysser à Montaigu, pour l'empêcher de faire sa jonction avec l'année de Mayence; ils le surprirent à l'improviste. Les républicains résistèrent d'abord; les gens de M. de Charette se débandèrent encore: mais il mit tant de courage et de ténacité à les rallier, qu'il les ramena au combat. Les soldats de la grande armée ne plièrent pas un instant; jamais ils ne s'étaient montrés si braves et si ardens qu'en ce moment: ils commençaient à s'aguerrir, et les officiers avaient acquis de l'expérience. Le général Beysser fut complètement battu; ses troupes ne valaient pas les Mayençais: la déroute fut entière; il perdit ses canons et ses équipages; lui-même fut grièvement blessé, et sa division ne put se rallier qu'à Nantes.

On était convenu que le lendemain toute l'armée vendéenne attaquerait les Mayençais dans leur retraite. Ils avaient formé à Clisson des magasins considérables de vivres; leurs blessés s'y trouvaient; ils voulaient aussi emporter leur butin; ainsi leur marche devait être gênée par un convoi de douze cents voitures environ. Cette circonstance rendait l'attaque plus facile: elle devait avoir lieu de deux côtés; sur la droite, par MM. d'Elbée et de Bonchamps, et sur la gauche par MM. de Charette et de Lescure.

Après la prise de Montaigu, M. de Charette crut qu'il valait mieux se porter tout de suite sur Saint-Fulgent et combattre la division des Sables qui était venue par cette route: elle faisait des ravages horribles, et les habitans demandaient instamment qu'on les délivrât: il insista, et finit par gagner M. de Lescure. Ces messieurs pensèrent que l'attaque de droite suffirait pour disperser le convoi des Mayençais; ils envoyèrent un officier de l'armée de M. de Charette à M. de Bonchamps, pour le prévenir qu'ils se dirigeaient sur Saint-Fulgent: l'officier négligent n'arriva pas à temps: ce fut la cause d'un funeste malentendu.

La victoire fut complète à Saint—Fulgent. L'armée de Charette se montra de même un peu faible au commencement de l'action; le général et les officiers avaient un sang-froid et une fermeté qui réparaient cet inconvénient. Les bleus furent mis en fuite assez promptement, et la cavalerie les poursuivit avec une grande ardeur. Avril, fameux paysan de la paroisse du May, eut le bras cassé; un de nos Suisses, nommé Rynks, tira un flageolet de sa poche et se mit à jouer par dérision, l'air Çà ira; pendant qu'on chargeait l'ennemi, un boulet emporta la tête de son cheval; Rynks se releva en continuant l'air. Beaucoup de paysans, qui étaient dans la cavalerie, se distinguèrent ce jour-là.