Un instant après, j'entendis que dans Varades on criait aux armes; et bientôt le bruit des tambours et de la mousqueterie commença: jamais je ne m'étais trouvée si près d'un combat, et encore dans quel moment nous attaquait-on! Je m'arrêtai tout effrayée: les coups de fusil ranimèrent M. de Lescure qui était presque sans connaissance; il demanda ce que c'était; je le suppliai de se laisser porter dans un bois voisin; il me répondit que les bleus lui rendraient service en l'achevant, et que les balles lui feraient moins de mal que le froid et le vent. Je ne l'écoutai point; on le porta dans le bois: ma fille m'y rejoignit. Beaucoup de personnes s'y réfugièrent.

Au bout d'une heure, nous sûmes que tout était tranquille; un détachement de hussards s'était présenté devant Varades sans savoir qu'il était occupé, et s'était retiré en toute hâte. Nous continuâmes notre route et nous arrivâmes dans le bourg; comme j'y entrais, un paysan que je ne connaissais pas vint à moi, et me serrant la main, me dit: «Nous avons quitté notre pays; nous voilà à présent tous frères et soeurs; nous ne nous quitterons pas: je vous défendrai jusqu'à la mort, et nous périrons ensemble.» On me donna une petite chambre pour M. de Lescure; mon père, ma mère et ma tante vinrent nous joindre. La maison, comme toutes celles de Varades, était remplie de fugitifs qui ne savaient que devenir; beaucoup souffraient de la faim; mais la plupart de ces braves gens étaient si éloignés de se porter au désordre, que dans notre maison il y en eut qui ne voulurent pas prendre des pommes de terre dans le jardin, comme je le leur conseillais, avant que le maître du logis le leur eût permis.

M. d'Autichamp trouva les Vendéens maîtres d'Ancenis. L'armée de M. de Lyrot, après avoir passé la rivière à gué en face de cette ville, l'avait courageusement attaquée et emportée. Ce fut là qu'on fît passer les canons et les caissons; on emmena aussi des bestiaux.

Le passage s'acheva pendant la nuit. On se coucha sur des matelas, sur de la paille, le plus grand nombre dehors.

M. de Bonchamps était mort lorsqu'on l'avait descendu de la barque sur la plage: il fut enseveli le lendemain. Quelques jours après, les républicains l'exhumèrent pour lui trancher la tête et l'envoyer à la Convention. On ne savait ce qu'était devenu M. d'Elbée; l'armée était sans général en chef. M. de Lescure envoya chercher les principaux officiers des diverses divisions, et leur dit qu'il fallait élire un chef; on lui répondit que c'était évidemment lui qui était général, et qu'il commanderait quand il serait rétabli. «Messieurs, leur dit-il, je suis blessé mortellement; et même, si je dois vivre, ce que je ne crois pas, je serai long-temps hors d'état de servir. Il est nécessaire que l'armée ait sur-le-champ un chef actif, aimé de tout le monde, connu des paysans, ayant la confiance de tous, c'est le seul moyen de nous sauver. M. de La Rochejaquelein est le seul qui se soit fait connaître des soldats de toutes les divisions; M. de Donnissan, mon beau-père, n'est pas du pays; on ne le suivrait pas si volontiers; de plus, il ne s'en soucie pas. Le choix que je propose ranimera le courage des Vendéens; je vous conseille et vous prie de nommer M. de La Rochejaquelein. Quant à moi, si je vis, vous savez que je n'aurai pas de querelle avec Henri: je serai son aide-de-camp.»

Ces messieurs se retirèrent et formèrent un conseil de guerre où fut élu
M. de La Rochejaquelein. On voulut nommer un général en second; M. de La
Rochejaquelein répondit que c'était lui qui l'était; qu'il prendrait les
avis de M. de Donnissan, et qu'il le regardait comme son supérieur.

M. de La Rochejaquelein, loin de désirer cet honneur, le craignait beaucoup, et de bonne foi en fut très-affligé. Il avait représenté qu'à vingt-un ans, il n'avait ni assez d'expérience, ni assez d'âge pour en imposer: c'était là en effet son seul défaut. Au combat, sa valeur subjuguait, animait toute l'armée, et on lui obéissait aveuglément; mais il négligeait le conseil: n'attachant pas assez, d'importance à son propre avis, il le disait sans le soutenir, et, par trop de modestie, laissait gouverner l'armée par d'autres. Quand il ne pensait pas comme eux, il disait aux officiers de ses amis: «Ils n'ont pas le sens commun; mais quand viendra le combat, ce sera à notre tour à commander, et l'on nous obéira.» Malgré cet inconvénient, on ne pouvait choisir que lui pour gênerai. Les paysans aimaient tant à le suivre, il leur inspirait tellement tout son courage et toute son activité, il avait si bien ce qu'il faut pour entraîner une armée sur ses pas, qu'il n'eût pas été raisonnable de penser à d'autres. Mon père ne désirait pas la charge difficile de conduire une foule de paysans qui ne le connaissaient point, et qui d'ailleurs aimaient mieux être conduits par des jeunes gens que par des chefs âgés.

M. de La Rochejaquelein fut donc proclamé général, aux acclamations de tous les Vendéens. M. de Lescure, qui les entendait, me pria d'aller chercher Henri: il s'était caché dans un coin, et pleurait à chaudes larmes. Je l'amenai: il se jeta au cou de M. de Lescure, répéta qu'il n'était pas digne d'être général, qu'il ne savait que se battre, qu'il était beaucoup trop jeune, et qu'il ne saurait jamais imposer silence aux personnes qui viendraient traverser ses desseins. Il supplia M. de Lescure de reprendre le commandement dès qu'il serait guéri. «Je ne l'espère pas, lui répondit-il; mais si cela arrive, je serai ton aide-de-camp; je t'aiderai à vaincre cette timidité qui t'empêche de te livrer à la force de ton caractère et d'imposer silence aux brouillons et aux ambitieux.»

On rassembla ensuite un conseil pour délibérer sur la marche de l'armée. M. de Lescure fut d'avis de marcher sur Nantes. Il pensait qu'une brusque attaque sur cette ville dont la garnison était entrée dans la Vendée, pourrait avoir un heureux succès; outre l'importance de la position, c'était un moyen de rentrer dans notre pays et de concerter les opérations avec l'armée de M. de Charette. On n'avait pas de ses nouvelles; mais il paraissait probable que notre perte avait dû le sauver, en attirant l'ennemi sur nous. On parla aussi de marcher sur Rennes: on était assuré que la Bretagne était prête à se révolter; moins d'obstacles devaient nous arrêter sur cette route. Les paysans se souvenaient de leur défaite sous les murs de Nantes, et cela pouvait les décourager. Il fut décidé qu'on se dirigerait sur Rennes. Le chevalier de Beauvolliers fut envoyé sur-le-champ avec une petite avant-garde pour occuper Ingrande. Après le conseil, M. de Lescure, à qui l'occupation de tant de choses importantes avait rendu une sorte de force, retomba dans une espèce d'anéantissement d'autant plus grand, que son esprit avait été plus tendu. Vers le soir, les prisonniers que nous avions laissés libres à Saint-Florent, ramassèrent quelques canons, et tirèrent à toute volée sur Varades: on leur riposta; mais il n'y eut pas de mal de part ni d'autre.

L'armée devait, le lendemain, se rendre à Ingrande; on décida que M. de Lescure partirait dès le soir. Un jeune homme des environs avait offert de le cacher, ainsi que ma mère, ma tante et moi; il répondait de la sûreté de l'asile qu'il nous donnait. M. de Lescure ne voulut pas entendre parler de quitter l'armée. Je fus tentée de profiter de cette offre pour ma fille; mais la crainte qu'on ne la portât aux enfans trouvés, l'espérance qu'elle continuerait à se bien porter, me décidèrent à la garder. On ne pouvait se résoudre à se séparer de ce qu'on aimait; on éprouvait le besoin de courir les mêmes dangers et d'avoir un sort commun.