Nous partîmes sur le soir: on ne put pas trouver de voiture pour M. de Lescure; on le plaça dans une charrette dont les mouvemens trop durs le faisaient souffrir si horriblement qu'il poussait des cris de douleur. Quand il arriva à Ingrande, il était presque sans connaissance: nous nous arrêtâmes dans la première maison; on donna un mauvais lit à M. de Lescure; je couchai sur du foin, et nous eûmes à peine de quoi souper. Il y avait un tel désordre, qu'on fut obligé de battre la caisse pour se procurer un chirurgien qui vînt le panser. Le chevalier de Beauvolliers vint nous voir; il avait appris, dans les lettres qu'il avait prises à la poste, que Noirmoutier venait d'être surpris par M. de Charette. Le lendemain matin, le gros de l'armée arriva et continua sa marche sur Candé et Segré. Nous ne savions comment emporter M. de Lescure; il ne pouvait supporter le mouvement de la charrette; la calèche où voyageait ma tante était trop petite; j'allai dans le bourg avec MM. de Beaugé et de Mondyon; nous fîmes faire une sorte de brancard avec un vieux fauteuil; on mit des cerceaux par-dessus et l'on ajusta des draps pour garantir de l'air le malheureux blessé. Je me décidai à aller à pied, auprès du brancard, avec ma femme de chambre Agathe, et quelques-uns de mes gens; ma mère, ma tante et ma fille étaient parties devant. On se réunissait et l'on marchait par famille et par société d'amis; chacun avait des protecteurs et des défenseurs parmi les officiers et les soldats; on tâchait de ne pas se quitter. Les combattans, après avoir fait leur devoir, songeaient à préparer des logemens et des vivres aux femmes, aux enfans, aux vieillards, aux prêtres et aux blessés qui s'étaient ainsi attachés à eux.
Nous nous mîmes en marche. M. de Lescure jetait des cris de souffrance qui me déchiraient; j'étais accablée de fatigue et de malaise; mes bottes me blessaient les pieds. Au bout d'une demi-heure, je priai Forêt de me prêter son cheval; on l'avait chargé de commander l'escorte qui gardait M. de Lescure; nous voyagions entre deux files de cavalerie, et un assez gros corps d'infanterie était derrière nous.
Un moment après, M, de Beauvolliers arriva avec une berline qu'il était parvenu à trouver; on avait démonté et brisé un canon pour avoir des chevaux. On arrangea des matelas dans la berline, et nous portâmes le blessé dans cette espèce de lit; M. Durivault se mit aussi dans la voiture; Agathe se plaça auprès de M. de Lescure pour lui soutenir la tête: la moindre secousse lui arrachait des gémissemens; il ressentait de temps en temps les douleurs les plus aiguës. Un rhume assez fort ajoutait beaucoup à son mal. Quelquefois l'humeur coulait de sa plaie à gouttes pressées; alors il éprouvait quelque soulagement, et l'on profitait de ces momens pour avancer; puis on s'arrêtait quand les souffrances recommençaient; l'arrière-garde nous rejoignait et attendait que la voiture reprît sa marche. M. de Lescure était comme mourant; il semblait n'avoir que le sentiment de la douleur: son caractère était changé; au lieu de ce sang-froid inaltérable, de cette angélique douceur, il éprouvait des impatiences continuelles et s'emportait souvent avec une sorte de violence. Agathe était adroite et patiente dans les soins qu'elle avait de lui; ma vue basse et mon émotion trop forte m'empêchaient de lui rendre les mêmes services.
Nous avancions sur Candé. A une lieue environ de cette ville, nous entendîmes un bruit qui nous fit croire que l'on s'y battait. Nous étions alors presque seuls sur la route; j'étais à cheval; nous avions devancé l'avant-garde; un instant après j'entendis crier: Voilà les hussards! Ma raison s'égara; mon premier mouvement fut de fuir; dans le même clin-d'oil, je songeai que j'étais auprès de M. de Lescure; me défiant de mon courage, craignant que l'approche des hussards ne me frappât d'une terreur involontaire et invincible, j'entrai vite dans la voiture sans en dire la raison, pour qu'il me devînt impossible de ne pas périr avec mon mari. Les eris et le tumulte l'avaient rappelé à lui; il s'était mis sur son séant, s'avançait par la portière, appelait les cavaliers, demandait qu'on lui donnât un fusil; il voulait qu'on le descendît à terre et qu'on le soutînt; il n'écoutait pas mes représentations, et sa faiblesse seule l'empêchait de sortir de la voiture. Plusieurs cavaliers arrivèrent au galop; il les appelait par leur nom et les excitait à combattre; mais il n'y avait pas un seul officier; ils étaient tous en avant; enfin il aperçut Forêt: «Te voilà! lui dit-il; à présent je suis plus tranquille; il y a-quelqu'un pour commander.» En effet il se calma, se mit à vanter la bravoure de Forêt, et à s'indigner de la poltronerie de M. de S***, qu'il avait entrevu se cacher derrière la voiture.
Cette alarme était mal fondée: les hussards qu'on avait aperçus n'étaient qu'au nombre de trois, et s'enfuyaient de Candé en toute hâte. Nous arrivâmes vers le soir dans cette petite ville: on s'en était emparé après un léger combat où M. Després de la Châtaigneraie avait été grièvement blessé. Nous y fûmes assez bien; il s'y trouva des vivres. Ces paysans vinrent encore me prier de demander au maître du logis la permission d'arracher des pommes de terre dans son jardin; ils étaient moins discrets pour les tas de pommes à cidre qui, en automne, sont placés devant les portes de presque toutes les maisons en Bretagne. La faim les faisait se jeter avec avidité sur cette nourriture qu'ils trouvaient sous leurs mains: ce fut la cause de beaucoup de maladies et d'une dyssenterie qui ravagea l'armée.
Le lendemain, de bonne heure, on se remit en route pour Segré et Château-Gontier. Une dame de Candé avait proposé de cacher M. de Lescure et sa famille; nous avions refusé cette offre, de même qu'à Varades.
C'était un singulier spectacle que cette marche de l'armée vendéenne: on formait une avant-garde assez nombreuse, et on lui donnait quelques canons; la foule venait après, sans aucun ordre, et remplissait tout le chemin. On voyait là l'artillerie, les bagages, les femmes portant leurs enfans, des vieillards soutenus par leurs fils, des blessés qui se traînaient à peine, des soldats rassemblés pêle-mêle. Il était impossible d'empêcher cette confusion; les commandans y perdaient tous leurs soins. Souvent, traversant cette foule la nuit à cheval, j'ai été obligée, pour me faire un passage, de nager pour ainsi dire, entre les baïonnettes, les écartant de chaque main, et ne pouvant me faire entendre pour prier que l'on me fit place. L'arrière-garde venait ensuite: elle était spécialement chargée de garder M. de Lescure.
Cette triste procession occupait presque toujours quatre lieues de longueur: c'était offrir une grande prise à l'ennemi; il aurait pu sans cesse profiter du vice d'une pareille disposition. Les hussards auraient pu facilement nous charger et massacrer le centre de la colonne; rien ne protégeait les flancs de l'armée vendéenne; nous n'avions pas douze cents hommes de cavalerie; il n'y avait d'autres éclaireurs que les pauvres gens qui s'écartaient dans les villages à droite et à gauche pour avoir du pain. Ce qui a préservé long-temps notre armée de la destruction, c'est la faute qu'ont faite toujours les républicains d'attaquer la tête ou la queue de la colonne.
Il y a neuf lieues de Candé à Château-Gonthier. Nous traversâmes Segré où les paysans, suivant leur goût invariable, brûlèrent les papiers des administrations et les arbres de la liberté. Après une forte journée où la pluie nous avait très-incommodés, nous arrivâmes fort tard à Château-Gonthier, que les républicains avaient essayé de défendre un instant.
J'étais accablée de fatigue et de faim: j'étais partie sans déjeuner. En route, j'avais donné mon pain à des blessés; dans tout le jour, jusqu'à minuit, je n'avais mangé que deux pommes. Bien des fois, pendant ce voyage, j'ai souffert de la faim. Les douleurs physiques venaient sans cesse s'ajouter aux peines de l'ame.