On apprit à Château-Gonthier que les bleus, rentrés à Candé, avaient massacré quelques malheureux blessés que nous avions été forcés d'abandonner, ne pouvant les transporter. Depuis, ils eurent constamment cette cruauté, chaque fois qu'ils trouvèrent nos blessés. Cette horrible manière de faire la guerre excita au ressentiment. M. de Marigny fit saisir dans une cave le juge de paix de Château-Gonthier, qui s'y était caché, et qu'on lui avait dénoncé comme un républicain exalté et féroce: il le tua de sa main sur la place publique, et fit quelques autres exécutions semblables. Dans la suite de la route, M. de Marigny continua quelquefois à se montrer cruel; aucun officier ne l'imitait, mais on ne s'opposait plus à ses vengeances. C'est ainsi que la guerre civile dénature le caractère! M. de Marigny, un des hommes les plus doux et les meilleurs que j'aie connus, était devenu sanguinaire.

On fit aussi à Château-Gonthier un premier exemple de discipline. Un soldat allemand avait voulu prendre l'argent d'une femme, et lui avait donné un coup de sabre: il fut fusillé. Les Allemands se livrèrent à beaucoup de désordres dans cette expédition; mais ils furent toujours punis sévèrement, dès qu'on fut instruit de leurs délits. Le pillage ne fut jamais permis; cependant on doit bien penser que la police d'une pareille armée ne pouvait être très-stricte. Nous n'avions ni magasins, ni convois, ni vivres; nulle part on ne trouvait de préparatifs pour nous recevoir. Nous voyant passer sans nous arrêter, les habitans, même les plus disposés en notre faveur, n'osaient s'employer pour nous, dans la crainte d'être le lendemain en butte aux vengeances des républicains. On était donc réduit à exiger les vivres; mais jamais on n'a mis une contribution ni autorisé le pillage. On permit, par nécessité, aux soldats de se faire donner du linge blanc et des vêtemens en échange de ceux qu'ils portaient Il m'est arrivé quelquefois d'être réduite à en agir ainsi, et à prier mes hôtes de me céder quelques hardes grossières, mais propres.

Nous passâmes douze heures à Château-Gonthier; puis l'on partit pour Laval. M. le chevalier Duhoux fut chargé de commander l'arrière-garde, et vint prendre les ordres de M. de Lescure pour l'heure du départ.

Quinze mille gardes nationaux s'étaient rassemblés pour défendre Laval; mais ils firent une faible résistance, et prirent la fuite. On perdit dans ce combat deux officiers qui furent fort regrettés: M. de la Guérivière et le garde-chasse de M. de Bonchamps. M. de La Rochejaquelein courut un assez grand danger. Depuis le combat de Martigné où il avait été blessé, il portait toujours le bras droit en écharpe; il n'en était pas moins actif ni moins hardi. En poursuivant les bleus devant Laval, il se trouva seul, dans un chemin creux, aux prises avec un fantassin; il le saisit au collet de la main gauche, et gouverna si bien son cheval avec les jambes, que cet homme ne put lui faire aucun mal. Nos gens arrivèrent et voulaient tuer ce soldat; Henri le leur défendit: «Retourne vers les républicains, lui dit-il; dis-leur que tu t'es trouvé seul avec le général des brigands, qui n'a qu'une main et point d'armes, et que tu n'as pu le tuer.»

Les Vendéens furent très-bien reçus à Laval: les habitans étaient favorablement disposés. La ville est grande, et elle offrait plus de ressources que les gîtes des jours précédens. Beaucoup de paysans bretons vinrent se joindre à nous. J'en vis arriver une troupe qui criait, Vive le roi! et qui portait un mouchoir blanc au bout d'un bâton. En peu de temps il y en eut plus de six mille: on donnait à ce rassemblement le nom de Petite-Vendée. Tous ces insurgés bretons étaient reconnaissables à leurs longs cheveux et à leurs vêtemens, la plupart de peaux de chèvre garnies de leur poil. Ils se battaient fort bien; mais le pays ne se soulevait pas en entier. Cette division n'était formée que de jeunes gens sortis d'un grand nombre de paroisses.

CHAPITRE XV.

Combats entre Laval et Château-Gonthier.—Route par Mayenne, Ernée et
Fougères.—Mort de M. de Lescure.

Il fut résolu que l'armée passerait quelques jours à Laval; il était nécessaire de lui donner un peu de repos, d'y remettre l'ordre autant que l'on pourrait, et de donner à tout le pays le temps et les moyens de se soulever pour se joindre aux Vendéens.

Ce repos fît un grand bien à M. de Lescure; il reprit sensiblement ses forces, et, dès le second jour, il était beaucoup mieux. Le soir, plusieurs officiers étaient chez moi, quand tout-à-coup un bruit se répandit que les Mayençais venaient nous attaquer. On nous dit d'abord que ce n'était rien; cependant j'entendis bientôt les préparatifs du combat. On rassembla les soldats; on les encouragea. Ce n'était pas sans crainte qu'on se voyait assailli, de nuit, dans un pays de plaine, par ces redoutables Mayençais qui nous avaient chassés de notre pays. Nous étions logés à l'entrée de la ville, du côté de Château-Gonthier; je fis transporter M. de Lescure dans une maison du faubourg opposé.

M. Forestier partit d'abord avec quelques officiers, pour s'assurer de la marche de l'ennemi; il sut qu'en effet il s'avançait sur Laval, et revint en avertir les généraux. M. de La Rochejaquelein envoya faire une seconde reconnaissance par M. Martin, de l'armée de Bonchamps, à la tête de quelques cavaliers: il s'en acquitta avec promptitude et précision. On marcha alors à la rencontre des républicains qu'on trouva entre Laval et Antrames. Ils soutinrent un instant le choc de notre armée qu'ils croyaient peu nombreuse, et dont l'obscurité de la nuit leur dérobait les mouvemens. Bientôt ils furent tournés. On les prit en queue, et le désordre devint tel, que nos gens prenaient des cartouches dans leurs caissons, et eux dans les nôtres; mais cette mêlée fut favorable aux Vendéens: ils perdirent peu de monde, et en tuèrent beaucoup à l'ennemi. L'obscurité était telle, que M. Keller donna la main à un républicain pour sortir d'un fossé, croyant qu'il était des nôtres: la lueur du canon lui fit tout-à-coup reconnaître l'uniforme, et il le tua.