Les cris et le tumulte me réveillèrent: je m'étais endormie de fatigue, bien que je souffrisse de la faim. Ma mère me dit qu'on avait soupé, et que je trouverais à manger dans un seau de puits qui était là sur la table: on avait fait cuire du mouton et des pommes de terre; et comme on avait trouvé ce ragoût trop salé, on l'avait porté à la fontaine pour y ajouter de l'eau. Je me mis à pêcher, avec mon couteau, quelques pommes de terre; c'était là le souper que j'étais heureuse de trouver: souvent j'avais à regretter de pareils repas.
L'alerte des hussards avait fait soupçonner que l'armée républicaine s'avançait pour attaquer Dol. Quelques officiers avaient été envoyés en reconnaissance; car il était impossible de faire faire ce genre de service aux soldats; souvent un seul officier, presque toujours l'infatigable M. Forestier, se portait en avant pour reconnaître l'ennemi. La patrouille revint au galop vers minuit, en annonçant qu'il fallait se préparer à soutenir l'attaque d'une armée nombreuse qui s'approchait de Dol.
La ville est formée d'une seule rue, extrêmement large, qui est la grande route de Dinan; du côté opposé, la route se divise, presque à l'entrée de la ville, en deux branches: l'une va à Pontorson et Avranches, l'autre à Antrain et Fougères.
On vit bien que l'affaire allait être terrible, et que nous étions tous perdus si la victoire n'était pas à nous: toutes les mesures furent prises avec soin. Comme on pouvait éprouver un revers, les femmes, les blessés, tout ce qui ne combattait pas, sortit des maisons et se rangea le long des murs. Les bagages, les chariots, l'artillerie de rechange, formaient une file au milieu de la rue. La cavalerie, qui jamais ne se mettait en ligne au commencement de l'action, parce qu'elle était mal montée et peu formée aux manoeuvres, était placée sur deux rangs, de chaque côté, entre les canons et les femmes. Les cavaliers avaient le sabre à la main, et se tenaient prêts à déboucher dès que l'ennemi aurait commencé à plier.
Pour animer tous les soldats, on fit parcourir la ville par vingt tambours qui battaient la charge; enfin au moment où les Vendéens se rangeaient à l'entrée de la ville, l'attaque commença au milieu d'une nuit obscure.
Ce moment était terrible: les cris des soldats, le roulement des tambours, le feu des obus, qui jetaient sur la ville une lueur sombre, le bruit de la mousqueterie et du canon, l'odeur et la fumée de la poudre, tout contribuait à l'impression que recevaient de ce combat ceux qui attendaient de son issue la vie ou la mort. Au milieu du bruit nous gardions un morne silence. Déjà nous avions passé une demi-heure dans cette cruelle attente, lorsque nous entendîmes tout-à-coup crier à l'entrée de la ville: «En avant la cavalerie! Vive le Roi!» Cent mille voix, hommes, femmes, enfans, répétèrent sur-le-champ ce cri de vive le Roi, qui nous apprenait que nos braves défenseurs venaient de nous sauver du massacre. Les cavaliers partirent au grand galop, en criant avec enthousiasme: Vive le Roi! Ils agitaient leurs sabres, que la lueur du feu faisait briller dans l'obscurité. Un rayon d'espérance ranima tous les coeurs: les femmes rentrèrent dans les maisons. M. Durivault vint me retrouver: «En voilà bien assez pour un blessé,» me dit-il. C'était en effet un grand acte de dévouement, que d'aller se battre dans l'état où il était. Il m'apprit que les bleus étaient en pleine retraite.
Tout le reste de la nuit nous écoutâmes le canon dont le bruit, s'éloignant lentement, nous faisait juger que les républicains se défendaient pied à pied. Vers le matin ils avaient pourtant reculé de deux lieues. Un brouillard épais se leva en ce moment, et, peu après, un domestique de mon père arriva en toute hâte, et nous dit secrètement de sa part qu'il fallait sur-le-champ monter à cheval et fuir, parce que nos soldats étaient en déroute. On me plaça sur un cheval; et voyant que ma mère et mon entourage habituel allaient me suivre, je sortis. La fatale nouvelle s'était déjà répandue dans la ville: une foule immense remplissait la rue et s'enfuyait. Je me trouvai bien vite entraînée par tous ces fugitifs. Les soldats, les femmes, les blessés, tous étaient pêle-mêle, et je fus poussée seule au milieu de trois ou quatre cents cavaliers qui semblaient vouloir se rallier, et qui criaient d'une voix lugubre: «Allons, les braves, à la mort!» Ce n'était point un cri de guerre propre à encourager; aussi fuyaient-ils comme les autres.
J'étais vêtue en paysanne; j'avais adopté cet habit grossier pour remplacer le deuil, et parce qu'il pouvait aussi aider à me sauver en cas d'accident. Le chagrin et la fièvre lente qui me consumaient, contribuaient, plus encore que mon vêtement, à me rendre méconnaissable. J'étais là toute troublée parmi ces cavaliers, sans savoir à qui m'adresser, sans reconnaître personne. Un cavalier leva son sabre sur moi, en me disant: «Ah! poltronne de femme, tu ne passeras pas.—Monsieur, je suis grosse et mourante: prenez pitié de moi.—Pauvre malheureuse! je vous plains,» répondit-il, et il me laissa aller.
Je fus encore arrêtée et insultée plus d'une fois. Les soldats, tout en s'enfuyant, reprochaient injustement aux femmes d'en faire autant, et d'être cause de la déroute par leurs frayeurs. Enfin, je parvins au bas de la ville, sur la route de Dinan. Il y a là un petit pont; j'y trouvai M. de Pérault, qui, tout blessé qu'il était, faisait placer des pièces pour protéger la retraite, dans le cas où les bleus parviendraient à s'emparer de la ville; il commandait tous ses canonniers avec beaucoup de sang-froid, et il exhortait les soldats à retourner au combat.
A quelques pas de-là, je vis M. de Denau-Duchesne, âgé de seize ans, aide-de-camp de M. de Talmont, qui s'employait avec ardeur à rallier les fuyards; il les menaçait, les encourageait, les poussait en avant, leur donnait des coups de plat de sabre: il ne me reconnut pas. «Que les femmes s'arrêtent aussi, disait-il, et qu'elles empêchent les hommes de fuir!» Je me plaçai à côté de lui, et j'y restai trois quarts d'heure sans rien dire, témoin de tous ses efforts. Il parvint à faire rétrograder quelques soldats.