J'aperçus là Montignac; il se jeta à la bride de mon cheval, en disant: «Vous êtes ma libératrice, je ne vous quitte pas: nous périrons ensemble.» Je n'étais pas encore bien sûre de lui: «Ce n'est pas ici que vous devez être, lui répondis-je; si vous n'êtes pas un traître, allez vous battre.» Il n'avait pas d'armes; je lui dis que malheureusement nos soldats jetaient assez de fusils pour qu'il en trouvât. En effet, il en ramassa un, l'éleva d'un air content en passant auprès de moi, et courut au combat où il se conduisit bravement: il tua deux cavaliers et prit leurs chevaux.
C'était un affreux spectacle que cette déroute: les blessés qui ne pouvaient se traîner, se couchaient sur le chemin; on les foulait aux pieds; les femmes poussaient des cris, les enfans pleuraient, les officiers frappaient les fuyards. Au milieu de tout ce désordre, ma mère avait passé sans que je la reconnusse. Un enfant avait voulu l'arrêter et la tuer, parce qu'elle fuyait; elle rencontra M. de Marigny qui lui fit faire place; et comme son cheval était bon, elle se trouva bientôt à la tête de la déroute. Quelle fut alors sa surprise de voir M. Stofflet, toujours si brave, qui dans ce moment fuyait des premiers, tout égaré! Elle lui témoigna son étonnement de le rencontrer en une telle place. Il parut très-honteux, revint sur ses pas ainsi qu'elle, et se mit à rallier les fuyards. On fit alors un dernier effort pour les ramener. M. de Marigny, avec sa taille d'Hercule, était là, le sabre à la main, comme un furieux: M. d'Autichamp et la plupart des chefs couraient après les fuyards pour les rallier. On représentait aux soldats qu'ils étaient sans asile; que Dinan était une place forte, qu'ils allaient être acculés à la mer et massacrés par les bleus; on leur disait que c'était abandonner une victoire déjà remportée; on les assurait que leur général se défendait encore sans avoir reculé: enfin, ayant, à force de prières, obtenu un moment de silence pour écouter le bruit du canon, ils s'assurèrent par eux-mêmes qu'il ne s'était pas rapproché. «Abandonnerez-vous votre brave général? leur dit-on.—Non, s'écrièrent mille voix: Vivent le roi et M. de La Rochejaquelein!» Et l'espérance rentra dans les cours. Sur toute la route, dans la ville, derrière les combattans, on leur répétait les mêmes discours. Mon père était à l'embranchement de deux routes, au-dessus de la ville, pour arrêter ceux qui voulaient encore fuir.
Les femmes ne montraient pas moins d'ardeur à rappeler les soldats à leur devoir: ma mère les exhortait sans se décourager; madame de Bonchamps, qui était dans la ville, ralliait les gens de l'armée de son mari. Malgré mon peu de bravoure, j'eus bien aussi le désir de m'opposer à la déroute; mais j'étais si faible et si malade, que je ne pouvais me soutenir. Je voyais de loin quelques personnes de ma connaissance; je n'osais me remuer pour aller les joindre, de peur d'accroître le désordre et d'avoir l'air de fuir. Un grand nombre de femmes firent des prodiges de force et de caractère: elles arrêtaient les fuyards, les battaient, s'opposaient à leur passage. Je vis la femme de chambre de madame de la Chevalerie, prendre un fusil, mettre son cheval au galop, en criant: «En avant! au feu les Poitevines!» Les prêtres exercèrent une bien plus grande influence encore: c'est la seule fois que je les ai vus mêlés aux combattans, employant tous les moyens de la religion pour les animer; et je ne pense pas qu'on puisse leur faire le reproche calomnieux d'avoir alors fanatisé l'armée, comme le disaient les bleus. Pendant l'instant où l'on faisait un peu de silence pour écouter le canon, le curé de Sainte-Marie-de-Ré monta sur un tertre auprès de moi; il éleva un grand crucifix, et, d'une voix de Stentor, se mit à prêcher les Vendéens. Il était hors de lui-même, et parlait à la fois en prêtre et en militaire: il demanda aux soldats s'ils auraient bien l'infamie de livrer leurs femmes et leurs enfans au couteau des bleus; il leur dit que le seul moyen de les sauver était de retourner au combat. «Mes enfans, disait-il, je marcherai à votre tête, le crucifix à la main; que ceux qui veulent me suivre se mettent à genoux, je leur donnerai l'absolution: s'ils meurent, ils iront en paradis; mais les poltrons qui trahissent Dieu et qui abandonnent leurs familles, les bleus les égorgeront, et ils iront en enfer.» Plus de deux mille hommes qui l'entouraient, se jetèrent à genoux; il leur donna l'absolution à haute voix, et ils partirent en criant: «Vive le roi! nous allons en paradis!» Le curé était à leur tête, et continuait à les exciter.
Nous demeurâmes en tout pendant plus de six heures épars dans les prairies qui bordent la route, en attendant notre sort. De temps en temps on venait nous apprendre que nos gens conservaient toujours l'avantage. Cependant nous n'osions pas rentrer dans la ville. Enfin on sut que la victoire était complète, et que les républicains s'étaient retirés. Nous revînmes à Dol. Les soldats, les officiers, les prêtres, tout le monde se félicitait et s'embrassait: on remerciait les femmes de la part qu'elles avaient eue à ce succès. Je vis revenir le curé de Sainte-Marie, toujours le crucifix à la main, en tête de sa troupe; il chantait le Vexilla Régis, et tout le monde se mettait à genoux sur son passage.
Nous sûmes alors tout ce qui s'était passé dans le combat. L'attaque avait commencé à minuit; les Vendéens s'étaient précipités avec fureur sur les républicains et les avaient fait plier. L'obscurité de la nuit et l'acharnement des deux partis étaient tels, qu'au milieu de la mêlée, des combattans s'étaient saisis corps à corps, et se déchiraient avec les mains. On avait pris des cartouches aux mêmes caissons. Des Vendéens étaient arrivés sur une batterie; les canonniers, les prenant pour des bleus, avaient crié: «Camarades, rangez-vous, que nous tirions!» Alors nos soldats les ayant reconnus à la lueur du feu, les avaient massacrés sur les pièces.
A sept heures du matin, les républicains avaient été repoussés jusqu'à deux lieues et demie de Dol, sur les deux chemins. M. de La Rochejaquelein était à l'aile gauche, sur la route de Pontorson.
Quand il vit les bleus en pleine retraite de ce côté, il voulut se porter vers la droite, au chemin d'Antrain où il entendait encore un feu très-vif. La poudre venait d'y manquer, les artilleurs avaient envoyé des cavaliers au grand galop pour en rechercher. Le brouillard épais fît imaginer aux soldats que c'était un mouvement de la cavalerie ennemie; ils en furent épouvantés, et prirent la fuite. Les officiers coururent pour les rallier; on crut qu'ils fuyaient; la frayeur devint plus grande. La déroute commença: les plus braves s'y laissèrent entraîner. Ce fut là le spectacle qui s'offrit à Henri, lorsque, accompagné de M. Allard, du chevalier Desessarts, et de quelques autres officiers, il se portait à la droite. Le désespoir s'empara de lui; il crut tout perdu, et résolut de se faire tuer: il avança vers les bleus pour chercher la mort, et demeura plusieurs minutes exposé en face d'une batterie, les bras croisés. M. Allard essayait vainement de le retenir, et le suppliait de ne pas se sacrifier. Cependant on entendait toujours un feu soutenu à l'extrémité de la droite. M. de La Rochejaquelein y courut; il y trouva M. de Talmont qui, à la tête de quatre cents hommes, se maintenait avec une constance héroïque, faisant illusion aux républicains sur ses forces, à la faveur du brouillard qui leur cachait la fuite de nos gens. MM. de la Marsonnière et de Beaugé ne l'avaient point abandonné, et à eux deux ils servaient une pièce dont les canonniers s'étaient enfuis. Henri arriva au secours de M. de Talmont: sa présence ramena quelques soldats. Un instant après, les fuyards, ralliés par leurs officiers, commencèrent à revenir, et alors l'affaire fut complètement décidée. S'il y avait eu moins de désordre, on aurait troublé la retraite des républicains et obtenu un plus grand avantage; mais on ne put les poursuivre.
Ce combat fit beaucoup d'honneur à M. de Talmont. M. de La Rochejaquelein et toute l'armée se plurent à répéter cette vérité, qu'on lui devait notre salut. La vigueur avec laquelle M. Stofflet avait arrêté la déroute, fît oublier qu'il avait commencé par s'y laisser entraîner. Quelques officiers ne parurent plus, soit qu'ils se fussent enfuis trop loin pour rejoindre l'armée, soit que leur constance fût épuisée. On fut surpris de ne plus voir M. Keller qui s'était toujours montré si brave. Il parvint jusqu'à Paris, s'y cacha pendant un an; il voulut ensuite aller rejoindre les Chouans en Bretagne, qui le prirent pour un espion, et le fusillèrent. M. Putaut, médecin de Fougères, chez qui j'avais logé, et qui commandait les Bretons, s'étant joint à l'armée lors de notre passage en cette ville, ne revint pas non plus: il s'était pourtant fort bien battu à Granville et à Pontorson. En 1792, il avait été dans la garde du roi, et s'était fait une grande réputation de duelliste contre les jacobins. Dans le peu de temps qu'il passa à l'armée, il montra un courage plein de jactance: il fut pris peu de temps après par les bleus, et périt à Rennes sur l'échafaud. On perdit aussi beaucoup d'autres officiers peu connus, qui disparurent. M. de S*** profita de l'occasion: on sut qu'il était parvenu sur la côte, et qu'il avait réussi à passer en Angleterre où il se donna pour un des généraux.
J'avais grande envie d'essayer aussi si je pourrais aller chercher un asile en Angleterre; mais je ne connaissais personne dans le pays; je ne savais à qui me confier. Je voyais que les bleus massacraient les femmes et les enfans qui tombaient entre leurs mains; j'espérais que l'armée pourrait rentrer en Poitou: je m'abandonnai au sort commun.
On passa une nuit assez tranquille. Le lendemain, les républicains ayant su ce qui s'était passé la veille dans la ville, revinrent encore attaquer sur les dix heures du matin, par les deux routes. Les Vendéens combattirent avec courage, et le succès ne fut pas un instant douteux; mais l'ennemi se défendit avec tant d'opiniâtreté que le combat dura quinze heures: il se termina par la déroute complète des bleus qui perdirent un monde prodigieux. On les poursuivit jusque dans Antrain, et ce fut dans la ville même qu'eut lieu le plus grand massacre.