Plusieurs autres personnes vinrent aussi nous demander asile. Nous passâmes la journée dans de cruelles transes. On massacrait les Suisses aux environs, et notre hôtel portait pour inscription, au-dessus de la porte: Hôtel de Diesbach. Beaucoup de passans la remarquaient. On disait aussi, dans le quartier, que M. de Lescure était chevalier du poignard: c'était le nom que le peuple avait donné aux défenseurs secrets du roi. Heureusement, on ignorait l'arrivée de M. de Grémion; d'ailleurs nous étions assez aimés dans la rue, parce que nous avions soin de faire prendre toutes les fournitures de la maison dans les boutiques voisines.
Nous attendions le soir avec impatience pour fuir de l'hôtel. Chacun se déguisa, et l'on convint d'aller séparément se réfugier rue de l'Université, faubourg Saint-Germain, chez une ancienne femme de chambre. Mon père et ma mère sortirent ensemble, et arrivèrent sans accident. Je partis avec M. de Lescure. J'exigeai qu'il quittât ses pistolets; je craignis que cela ne le fit reconnaître pour un chevalier du poignard; il y consentit par pitié pour mes instantes prières: j'étais alors grosse de sept mois.
Nous suivîmes l'allée de Marigny, et de là nous entrâmes dans les Champs-Élysées. L'obscurité et le silence y régnaient. Seulement on entendait, dans le lointain, des coups de fusil du côté des Tuileries; les allées étaient désertes. Tout-à-coup nous distinguâmes la voix d'une femme qui venait vers nous, en demandant du secours: elle était poursuivie par un homme qui menaçait de la tuer; elle s'élança vers M. de Lescure, saisit son bras, en lui disant: «Monsieur, défendez-moi!» Il était fort embarrassé, sans armes, et retenu par deux femmes qui s'attachaient à lui, et qui étaient presque évanouies. Il voulut vainement se dégager pour aller à cet homme, qui nous couchait en joue, en disant: «J'ai tué des aristocrates aujourd'hui, ce sera cela de plus.» Il était complètement ivre. M. de Lescure lui demanda ce qu'il voulait à cette femme: «Je lui demande le chemin des Tuileries, pour aller tuer des Suisses.» En effet, il n'avait pas eu d'abord l'intention de lui faire du mal: mais elle s'était troublée, avait pris la fuite sans lui répondre, et il la poursuivait. M. de Lescure, avec son admirable sang-froid, lui dit: «Vous avez raison, j'y vais aussi.» Alors cet homme se mit à causer avec lui; mais de temps en temps il nous couchait en joue, disant qu'il nous soupçonnait d'être des aristocrates, et qu'il voulait au moins tuer cette femme. M. de Lescure voulait se jeter sur lui, mais il ne le pouvait pas, cette femme et moi nous nous cramponions à ses bras de plus en plus, sans savoir ce que nous faisions. Enfin il persuada à cet homme que nous allions aux Tuileries: alors il voulut nous accompagner; mais M. de Lescure lui dit: «J'ai là ma femme qui est près d'accoucher; c'est une poltronne; je vais la mener chez sa soeur, et puis je viendrai te rejoindre.» Ils se donnèrent rendez-vous, et il nous laissa.
Je voulus absolument quitter les allées, et marcher dans le grand chemin qui sépare les Champs-Élysées. Jamais je n'oublierai le spectacle qui se présenta à mes yeux. A droite et à gauche étaient les Champs-Élysées, où plus de mille personnes avaient été massacrées pendant le jour. La plus profonde obscurité y régnait. En face on voyait les flammes s'élever au-dessus des Tuileries; on entendait la fusillade et les cris de la populace. Derrière nous, les bâtimens de la barrière étaient aussi en feu. Nous voulûmes entrer dans les allées de la droite, et les traverser pour aller gagner le pont Louis XV. J'entendis du bruit, des gens qui criaient et qui juraient: je n'osai passer de ce côté. La peur me saisit, et j'entraînai M. de Lescure tout-à-fait à gauche, le long des jardins du faubourg Saint-Honoré. Nous arrivâmes sur la place Louis XV; nous allions la traverser, lorsque nous vîmes une troupe qui débouchait des Tuileries par le pont-tournant, en faisant des décharges de mousqueterie; nous prîmes alors la rue Royale, puis la rue Saint-Honoré; nous traversâmes la foule de tous ces hommes armés de piques, qui poussaient des hurlemens féroces: la plupart étaient ivres. J'avais tellement perdu la tête, que je m'en allais criant, sans savoir ce que je disais: «Vivent les sans-culottes! illuminez! cassez les vitres!» et répétant machinalement les vociférations que j'entendais. M. de Lescure ne pouvait me calmer, ni empêcher mes cris. Enfin nous arrivâmes au Louvre, qui était sombre et solitaire; nous passâmes au Pont-Neuf, et de-là sur le quai.
Le plus morne silence régnait de ce côté de la Seine, tandis qu'on voyait sur l'autre rive les flammes des Tuileries qui jetaient une sombre lueur sur tous les objets, et qu'on entendait le bruit du canon, la fusillade, les cris de la multitude: c'était un contraste frappant. La rivière semblait séparer deux régions différentes. J'étais épuisée de fatigue, et ne pus aller jusqu'au lieu où ma mère était retirée; je m'arrêtai dans une petite rue du faubourg Saint-Germain, chez une ancienne femme de charge de M. de Lescure. J'y trouvai deux de mes braves domestiques. Ils étaient venus cacher mes diamans et des effets précieux qu'ils avaient emportés au péril de leur vie; car le peuple massacrait tous ceux qui pillaient dans les maisons, ou qui en avaient l'apparence. Ils m'apprirent que ma mère était sauvée. Je les chargeai d'aller la rassurer sur mon sort; mais ils ne purent aller l'avertir; elle passa la nuit dans les angoisses, tandis que mon père courait la ville pour tâcher de découvrir ce que j'étais devenue; ils n'apprirent de mes nouvelles que le lendemain matin.
Nous sûmes, par deux ou trois femmes qui étaient restées dans l'hôtel Diesbach, que toute la nuit on avait massacré des Suisses dans notre rue. Agathe, ma femme de chambre, avait eu un homme tué à ses côtés pendant qu'elle revenait de porter à un garde-suisse, qui était caché, des habits pour se déguiser. Le lendemain il y eut encore du carnage. M. de Lescure, malgré mes prières, voulut aller savoir des nouvelles de ses amis. Il vit égorger deux hommes près de lui.
Nous demeurâmes huit jours dans nos asiles; mais ma mère et moi, nous venions réciproquement nous voir, déguisées en femmes du peuple. Un jour je revenais de chez elle, M. Lescure me donnait le bras; nous passâmes devant un corps-de-garde; un volontaire, assis à la porte, dit à ses camarades: «On voit passer des chevaliers du poignard: ils sont déguisés; mais on les reconnaît bien.» Je contins mon émotion: en rentrant je tombai sans connaissance.
On nous dit que les administrateurs de la section du Roule étaient assez bons; cependant nous n'osâmes pas rentrer à l'hôtel Diesbach; nous allâmes nous loger à l'hôtel garni de l'Université. Ce fut là que ma mère, déjà accablée par tant de malheurs, apprit, par les cris publics, que madame de Lamballe avait été transférée à la Force: elle fut saisie d'une fièvre inflammatoire.
Quand elle fut un peu mieux, nous songeâmes à sortir de Paris. Chaque jour on faisait de nombreuses arrestations, et nous attendions notre tour, craignant de l'avancer encore en demandant les passe-ports qui nous étaient nécessaires pour partir.
Dieu nous envoya un libérateur. M. Thomassin, qui avait été gouverneur de M. de Leseure, se dévoua pour nous, et résolut de nous sauver ou de périr; c'était un homme rempli d'esprit et de ressources, grand ferrailleur et très-hardi. Quoique fort attaché à M. de Lescure, il s'était un peu mêlé au parti révolutionnaire; et tel que je viens de le peindre, il lui avait été facile d'acquérir de la faveur et de l'influence: il était commissaire de police et capitaine dans la section de Saint-Magloire. Il se fit donner une commission pour aller acheter des fourrages; ensuite il nous mena lui-même à la section: il était en habit d'uniforme, avec des épaulettes. Pendant qu'avec toute la jactance d'un héros des sections de Paris, il tenait des discours à l'ordre du jour, un honnête secrétaire nous expédia nos passe-porls, sans qu'on fit attention à nous. M. Thomassin fit ensuite toutes les autres démarches prescrites pour que tout fût parfaitement en règle.